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LE CLOS ET L'OUVERT

 
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SoHam
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Féminin Bélier (21mar-19avr) 兔 Lapin

MessagePosté le: Dim 27 Nov - 15:47 (2011)    Sujet du message: LE CLOS ET L'OUVERT Répondre en citant

 
 
Citation:




A
 
Paradigme systémique
B
 
Schizoïdie
C
 
Dans la bulle
D
 
Ouvertures en trompe l'oeil
E
 
L'Ouvert



La réalité et le fonctionnement de l'humain, en commençant par son intériorité, peuvent être considérés comme systémiques à l'image de n'importe quel système organique vivant. Il fonctionne selon le paradigme de tout `système' doué d'une entrée, d'une sortie et d'une fonction, en interaction avec d'autres systèmes englobés ou englobants. Avec des frontières qui marquent vitalement la différence entre un `dedans' et un `dehors', entre une `clôture' et une 'ouverture'.




 


Cette essentielle ouverture ne se nie que sous peine de mort. Un système peut certes fonctionner en clôture. Mais seulement pour un temps. Toute autonomie est ici fonction de réserves disponibles. Un système ne peut se fermer que s'il a des réservoirs garnis et des possibilités de recyclage interne de ses déchets.

Dehors et dedans. Au 'dedans' les dynamiques de la pensée et de l'action tendent à converger dans une sorte de champ de gravitation. Au 'dehors' ces mêmes dynamiques divergent. Dans l'ouvert d'un infini. Mais le 'dehors' n'invite pas à la résidence. Il appelle à l'aventure !



 
 


Vers l'autre... Les ‘sciences’ dites ‘humaines’ ne se nouent-elles pas en mécanisme de défense de l’homme schizoïde bouclé sur lui-même ? La masse du ‘même’ se reprend ainsi en gnostique clôture et s’accumule en con-sistance de phénoménale positivité. L’humain se piège lui-même en tautologique totalisation. Dans cette ‘circonscription’, il ne reste au télos que la finitude et à l’archè l’entropique rétrécissement de la réduction. Double impasse de l’humain piégé en sa clôture. Un tel enfermement peut désespérer de ses ouvertures mais ne peut pas infiniment réprimer la question. Et l’irrépressible question, de mille manières formulée et de mille manières refoulée, pourrait se formuler ainsi: cette impasse est-elle totale ou bien lui reste-t-il, malgré tout, même subrepticement, l’ouvert d’un ailleurs ? Mais la raison la plus profonde de l’uni-dimensionnalité des sciences humaines qui ne peuvent révéler qu’une des faces du mystère humain c’est que, de fait, elles se constituent comme négative théologie. L’endroit d’un envers. L’envers d’un endroit. Un vide de Dieu se remplit étrangement de substituts inversés du divin. Un refoulement massif témoigne négativement du refoulé. Le ‘même’ crie négativement l’autre, là-même où la totalisation schizoïde expérimente l’ultime rétrécissement de la finitude et où elle croit rencontrer l’absolu neutre côtoyant l’absolu néant. Un point de rupture. D’intersection aussi. Et de symétrique inversion.




 

 

A. Paradigme systémique

Les réalités spirituelles se comprennent à travers le paradigme des réalités naturelles et matérielles. Il faut commencer par réfléchir sur ce qu'est un écosystème et comment il est menacé de mort lorsque lui est refusée l'ouverture.
L'écosystème est clos par rapport aux éléments. C'est dire qu'il fonctionne avec une quantité finie de possibilités matérielles. L'écosystème doit équilibrer son bilan. Par contre il est ouvert par rapport à l'énergie. Entre source chaude de l'énergie résiduelle du `Big Bang' et puits froid du 'Fond Noir' de l'espace il y a une différence de potentiel. C'est elle qui fait fonctionner l'écosystème. A l'entrée il y a l'énergie reçue par le soleil, par la gravité et par l'énergie interne du globe. A la sortie il y a l'énergie dégradée en chaleur irrécupérable. Entre les deux, l'énergie utilisée. Les processus géologiques, biologiques et climatologiques fonctionnent dans l'interaction systémique de l'atmosphère, de l'hydrosphère, de la lithosphère et de la biosphère. Le flux d'énergie est irréversible mais inépuisable (jusqu'à la fin du monde!). Par contre, les éléments chimiques sont en nombre fini et leur recyclage est limité par le temps. Le recyclage est la base du fonctionnement de l'écosystème et de la régulation de son équilibre. Grâce à ce principe d'économie une quantité finie de matière est destinée à un renouvellement indéfini et à une créativité sans fin. En d'autres termes, l'écosystème s'interdit toute 'folie'.

Pour comprendre les réalités vivantes il ne faut pas penser ‘structure’. Il faut penser ‘
système. ‘Système vivant. Une ‘structure’, celle du cristal par exemple, tient dans la clôture de sa géométrie chimique. Un ‘système vivant’, par contre, ne survit que dans l’ouvert.

Depuis ses formes les plus simples jusqu’aux plus complexes, de proche en proche en emboîtement interactif avec l’ensemble de la vie, avec l’ensemble de la ‘nature’, avec l’ensemble de l’écosystème, avec l’ensemble du cosmos. Ici les ‘contenus’ ne sont pas des ‘choses’ isolables. Ce sont des réalités vivantes. Organiques. En interdépendance. En inter-réaction. En interrelation. Impossible de soigner un organe sans soigner le corps tout entier et, surtout, sans soigner l’
environnement de ce corps.


 
 
 
Un ensemble interactif de micro-systèmes bouclés les uns sur les autres peut former un système plus complexe. Il n’y a théoriquement pas de limite à la complexification. Chacune des trois ‘ouvertures’ d’un système peut se brancher sur celles du système voisin, et ainsi de suite, de proche en proche, d’unité systémique minimale vers la plus grande unité systémique souhaitée. Du plus simple micro-système au plus complexe des macro-systèmes, et quel que soit son degré d’emboîtement systémique, c’est la fonction qui caractérise un système. Et ces fonctions peuvent être d’une incroyable diversité.

Ce qui d’un ensemble fait fondamentalement un système, c’est son
organisation.  Le système ne se comprend pas à partir de ses éléments constitutifs, ni des liaisons entre ces éléments, ni même des interactions entre ces liaisons, mais essentiellement en fonction de ses spécificités organisationnelles. C’est en tant qu’organisé, et en tant qu’organisé seulement, que le système est rebelle à la réduction en ses éléments et transcende la juxtaposition quantitative de la multiplicité et de la diversité qui le compose. Dans cette unité complexe organisée le tout est toujours plus que la somme des parties, l’organisation leur conférant en quelque sorte un supplément d’être, de fonctionnement et d’action incommensurable aux parties seules. Mais déjà la partie y est plus que la partie. Le tout organisé est émergence nouvelle.

L'approche systémique ne porte pas essentiellement sur les contenus mais sur le
contenant, à savoir un espace dynamique avec ses entrées et ses sorties. Cette approche est d'une extraordinaire fécondité. Elle est centrée sur le `tout'. Ici l'intelligence du tout précède et conditionne celle de la partie. L'intelligence de l'englobant précède et conditionne celle de l'englobé. Les parties se comprennent dans et à partir de ce tout. On peut donc comprendre le tout sans nécessairement comprendre les éléments de ce tout. Il est ainsi possible de mettre entre parenthèses les 'contenus'. C'est en effet le 'contenant' qui donne l'intelligibilité.

Le système ne renvoie pas à la partie élémentaire. Il y a comme un
emboîtement interactif des systèmes des plus petits aux plus grands. Entre le plus petit micro-système possible et la totalité du macro-système cosmique, ‘un’ système est chaque fois un ensemble qui fonctionne à partir d’autres ensembles dans un plus grand ensemble. Ainsi la nature: une solidarité de systèmes enchevêtrés, un tout poly-systémique. A chaque niveau systémique, il y a ainsi une entrée et une sortie en liaison interactive avec les entrées et les sorties des autres systèmes, englobés et englobants, pour l'incessant échange des flux d'alimentation, d'élimination, d'information, de régulation, de programmation...


 
 
 
La fonction du système `englobé' se détermine chaque fois par la fonction du système plus 'englobant'. Ainsi, par exemple, la fonction d'une usine d'automobiles est de produire des voitures vendables. Un tel système régit une multitude d'autres systèmes subordonnés, dont la fonction est de produire des pneumatiques, des projets, des circuits électroniques, des études de nouveaux modèles, des culasses de moteurs, etc. Mais cette usine est elle-même en interaction avec d'autres systèmes, encore plus 'englobants', comme le marché international, la mentalité des humains face à l'automobile, la production énergétique, etc.

Le système en lui-même avec son fonctionnement interne et toute la complexité de ses articulations peut être considéré comme une '
boîte noire'. Le terme dit sa 'mystérieuse' complexité. Il dit aussi que cette 'boîte' peut rester obscure sans pour autant obscurcir l'intelligence du 'tout'. Son 'contenu' peut donc demeurer dans l'ombre. Mais absolument pas son environnement 'contenant', c'est-à-dire sa fonction, ses entrées et ses sorties. On peut donc comprendre le tout sans nécessairement comprendre les éléments de ce tout. Il est ainsi possible de mettre entre parenthèses les 'contenus'. C'est en effet le 'contenant' qui donne l'intelligibilité.

Différence de potentiel

Un
système  vivant  ne peut fonctionner qu’en étant ouvert  sur des échanges. Il ne survit qu’avec portes et fenêtres, c’est-à-dire avec des entrées  et des sorties. Les grandes entrées et les grandes sorties, celles qui ‘branchent’ un système sur ses flux vitaux d’énergie, de matière et d’information, peuvent s’appeler ‘source chaude’ et ‘puits froid’. Il ne peut y avoir de dynamique systémique que s’il existe entre source chaude et puits froid une différence de potentiel.


 


Le spécifique humain ‘fonctionne’ comme tout ce qui est vivant dans la logique des systèmes ouverts, entre une source chaude et un puits froid. Source chaude de l’énergie spirituelle. Puits froid de la béance de l’humain. Entre les deux, une grande différence. Ou une grande indifférence ! Il y a également les accumulateurs d’énergie spirituelle. Bien chargés. Ou bien à plat... 



 
 
Bien que d'un autre ordre, la réalité spirituelle telle que l'humain peut l'appréhender, ne quitte pas le sein de la nature. Il doit donc être possible d'appréhender son fonctionnement sur le modèle de celui des réalités matérielles. D'où le très grand intérêt de passer par l'intelligibilité de la systémique spirituelle. L’énergie spirituelle ne ‘fonctionne’ pas différemment de l’énergie tout court. Les raisons profondes de sa vie et de sa mort sont de l’ordre de l’entropie et de la néguentropie. Le paradigme thermodynamique les met en lumière. Entre déclins et renaissances. Entre fatigue et vitalité. La dégradation de l’énergie spirituelle. Les ressourcements prophétiques d’une ‘foi’ commune. Les capteurs bien ou mal orientés. Les réservoirs vides ou pleins. Les recyclages possibles ou impossibles. La vitalité ou les renaissances impliquent haute énergie spirituelle et grande dynamique néguentropique. Les déclins prennent la pente en sens inverse. Mortelles in-différences ! Une grande philosophie, par exemple, est celle dont les concepts essentiels fonctionnent sur une différence de potentiel importante. Il en va de même pour les religions, les systèmes de salut, les projets politiques, etc.


 

Le souffle est fils de la différence. Il `fonctionne' comme toute réalité énergétique entre une source chaude et un puits froid. Sa dynamique est fonction de cette différence de potentiel. Plus elle est grande, plus le souffle est puissant. Comment cette différence de potentiel entre source chaude et puits froid se traduit-elle concrètement dans l'existence humaine ? Le puits froid de notre souffle mine en quelque sorte, en permanence, nos énergies spirituelles. Il est présent de mille façons. Ainsi la lassitude. Le vieillissement. Le doute, L'oubli. La routine, et bien d'autres encore, sans oublier les péchés capitaux qui monnayent en quelque sorte le péché du monde en toute humanité individuelle ou collective. L'orgueil. L'envie. La colère. L'avarice. La luxure. L'intempérance. La paresse. L'entropie au cœur de l'humain. Face au puits froid, le surplombant en quelque sorte, se tient la source chaude de nos énergies spirituelles. Ses manifestations sont elles aussi infinies. La foi. La certitude. La lucidité. L'espérance. La paix. La joie. Agapè. La générosité. L'inspiration. La conversion. L'enthousiasme... Cette source chaude peut-elle être ultimement ailleurs qu'en Dieu ? Tu peux certes vivre en ignorant ta source chaude. Elle, elle ne t'ignore pas. Sous peine de mort !

Source chaude et puits froid

La source chaude se situe face au puits froid comme le plein face au vide, le haut face au bas, le positif face au négatif. Elle est de l’ordre de la
néguentropie face à l’entropie. En fait il s’agit de concepts dialectiquement antithétiques. La source chaude n’est qu’en face d’un puits froid. Le puits froid n’est qu’en face d’une source chaude. Ce qu’est concrètement la source chaude et le puits froid de l’énergie spirituelle de l’humain et comment joue le face-à-face de l’entropie et de la néguentropie se dévoilera progressivement au cours de notre démarche.

Le puits froid du sens n’est pas ‘négatif’ de façon absolue. Que serait la vie de l’esprit, par exemple, s’il n’y avait pas de questions ? Et que serait une question qui ne reposerait pas sur un vide, en l’occurrence un vide de savoir, une ignorance ? La dynamique de la recherche et de la connaissance ont autant besoin d’un vide que d’un plein. Il n’en va pas autrement avec le moteur de l’action humaine qui ne tournerait pas sans le désir. Mais qu’est fondamentalement le désir sinon un manque qui appelle un plein ? Dis-moi ton puits froid et je te dirai la force qui t’habite.




 

L'énergie spirituelle, fille de la différence, fonctionne entre une source chaude et un puits froid. Sa dynamique est fonction de cette différence de potentiel. Plus elle est grande, plus le sens est pertinent. Pourquoi l'énergie spirituelle meurt-elle ? La réponse est obvie. Elle meurt lorsque son énergie se dégrade par manque de différence de potentiel. Très concrètement, lorsque les défis ne sont plus relevés. Mortelles in-différences ! 

Les réservoirs

Aucun système ne peut fonctionner avec des accumulateurs à plat. Le ‘système’ humain moins que tout autre. Dans le fonctionnement ‘systémique’ du sens, entre Source chaude et Puits froid., les réservoirs du sens tiennent une place particulièrement importante. En effet, même si la Source chaude venait à perdre de son énergie, le ‘moteur’ du sens peut continuer à tourner, au moins durant un certain temps.
A condition que les réservoirs ne soient pas vides. C’est parce que ses réservoirs d’énergie spirituelle et de ressources d’humanité ne sont pas vides et restent malgré tout encore ‘branchés’ sur la source chaude que l’humain est capable de traverser sans mourir des espaces désertiques où le sens s’étiole et où l’absurde prolifère. Mais si les réserves s’épuisent ? Les réservoirs d'énergie spirituelle prennent une importance capitale dans le fonctionnement 'systémique' du Souffle, entre Source chaude et Puits froid. Même si la Source chaude venait à perdre de son énergie, le moteur peut continuer à tourner, au moins durant un certain temps. A condition que les réservoirs ne soient pas vides.

Même l’absurde le plus radical, aujourd’hui, ne succombe pas à sa propre logique parce que ne sont pas encore à plat les puissants accumulateurs d’énergie sémantique. Elle ne peut que vouloir refouler ce sans quoi elle ne pourrait survivre et qui, pourtant, contredit si diamétralement ses présupposés. Car nos audaces d’aujourd’hui ne fonctionneraient pas sans cette formidable réserve de sens, véritable capital d’énergie spirituelle constitué au cours des siècles d’intense vie spirituelle de l’histoire occidentale. Constitué notamment durant ces longues périodes que nous avions crues obscures et qui étaient en fait les hivers écologiques où, imperceptiblement, sûrement, germaient les moissons à venir. Cette extraordinaire énergie de l’espace occidental dont nous nous sommes faits les enfants prodigues...

La méconnaissance de l’importance des réservoirs peut entretenir de fallacieuses illusions. Celle, entre autres, de croire à une ‘génération spontanée’ du sens là où c’est en fait le sens ‘accumulé’, peut-être durant de longs siècles précédents, qui continue d’alimenter la différence de potentiel et d’empêcher ainsi – pour combien de temps ? – l’asphyxie.



 
 
Pourquoi ça fonctionne encore ? C'est parce que ses réservoirs d'énergie spirituelle et de ressources d'humanité ne sont pas vides et restent malgré tout encore 'branchés' sur la source chaude que l'humain est capable de traverser sans mourir des espaces désertiques où le sens s'étiole et où l'absurde prolifère. Mais si les réserves s'épuisent ? Si les canaux sont laissés à l'abandon ? L'humain peut-il survivre indéfiniment coupé de sa source chaude ? Ce n'est que pour un temps seulement que le système peut ainsi se donner l'illusion de tourner quand même. Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides! Mais inexorablement joue l'entropie. Mortelle.

Toute culture, collective ou personnelle, accumule des réserves de sens sous des formes très diverses et complémentaires. Il suffit d'en évoquer ici quelques-unes. Ainsi la masse des 'coutumes' et des 'traditions' d'une famille ou d'un peuple. Les 'valeurs' transmises de génération en génération. Les 'monuments' laissés par l'histoire. Les 'modèles' d'action et de comportement. Les `pourvoyeurs de sens' que sont les `sages', les `héros' ou les `saints'. Les `œuvres' d'art et leur rayonnement esthétique. Les `paysages' qui inspirent...

Entropie Pourquoi le ‘mouvement perpétuel’ est-il impossible ? Pourquoi un système ne peut-il fonctionner indéfiniment dans sa clôture ? En 1850, Carnot et Clausius ont énoncé le second principe de la thermodynamique. Depuis nous savons que toute énergie – et qu’est-ce qui n’est pas ‘énergie’ dans notre univers ? – est soumise à son inexorable dégradation. Une sorte de ‘faille originelle’ dans l’être même de notre monde.

Cette dégradation est irréversible. En prenant forme calorifique – passage obligé de toute énergie qui se fait ‘utile’ – l’énergie ne peut plus jamais revenir en sa forme première. Elle perd une partie de sa capacité d’effectuer du travail. Cette dégradation est irréversible. Cela veut dire concrètement qu’un système clos, où l’énergie est obligée de se recycler pour ainsi dire en ‘vase clos’, tend vers un équilibre thermique qui signifie sa mort. Cette dégradation s’appelle ‘entropie’. L’entropie affecte le temps d’un indice de dégradation, de dispersion et de mort. Tout effort de création et de développement se paye en entropie. Aucun système ne peut se régénérer dans sa clôture. L’ensemble de notre univers considéré comme un super-système clos va progressivement se désorganisant jusqu’à sa mort inéluctable. Clausius l’étendra à l’ensemble de l’univers considéré comme un super-système clos qui va, progressivement, se désorganisant jusqu’à sa mort inéluctable.

Le principe de la dégradation de l’énergie se généralise très vite en principe de dégradation de l’ordre. En 1877, Boltzmann montre que la chaleur n’est en fait que l’énergie propre aux mouvements désordonnés des molécules au sein d’un système. Un accroissement de chaleur signifie un accroissement d’agitation désordonnée. C’est le désordre qui caractérise la forme calorifique de l’énergie et explique la dégradation de son aptitude au travail. L’entropie s’identifie dès lors au désordre. Elle est dégradation de l’ordre. En termes de probabilité statistique, les configurations moléculaires sont d’autant plus probables qu’elles sont plus désordonnées et d’autant moins probables qu’elles sont plus ordonnées. Le désordre, la désorganisation, l’entropie, s’identifient avec la plus grande probabilité physique pour un système clos. L’ordre est non seulement dégradable mais improbable ! A l’opposé de la science classique, l’ordre est devenu problématique. Nous savons aujourd’hui que l’information, elle aussi, se dégrade inexorablement à travers ses lignes et ses réseaux, guettée par le ‘bruit'.

Le démon de Maxwell... L'entropie est 'naturelle' descente. N'y a-t-il pas de 'remontée' ? Pour désigner une telle contrepartie de l'entropie on a forgé le concept de `néguentropie'. Celle-ci, cependant, contrairement à l'entropie, ne va pas de soi. Elle est tâche laborieuse. Comment vaincre l'entropie ? Le savant Maxwell invente pour cela un `démon'. Soit un récipient dans lequel règne l'équilibre thermique, c'est-à-dire l'entropie maximale. Il faut diviser ce récipient en deux parties, appelées respectivement 'chaude' et `froide', grâce à une séparation étanche munie seulement d'un clapet. Le démon doit surveiller l'agitation au hasard des molécules et ouvrir chaque fois le clapet pour laisser passer dans la partie `chaude' une molécule rapide qui se présenterait du côté `froid' et pousser dans la partie `froide' une molécule lente qui se présente du côté `chaud'. Peu à peu toutes les molécules lentes se trouvent dans la partie `froide' et toutes les molécules rapides, dans la partie 'chaude'. Rétablir une telle différence de potentiel signifierait incontestablement la victoire sur l'entropie. Mais quel serait le prix d'un tel travail ? En vertu du second principe de la thermodynamique la dépense d'énergie nécessaire serait supérieure à celle qu'on gagnerait! Imaginons cependant ce démon infatigable et d'un dévouement sans limite. Soit. Seulement l'existence même d'un tel être est d'une extrême improbabilité ! Et, dut-il exister, pour produire de la néguentropie à l'intérieur du système clos que constitue le récipient, le démon ne pourrait pas ne pas créer de l'entropie en-dehors de lui, c'est-à-dire dans l'ensemble du système environnant. Le système 'récipient-démon-environnement' reste piégé. Il ne peut échapper à l'entropie. En fait, pour produire de la néguentropie à l'intérieur du système clos que constitue le récipient, le démon crée nécessairement de l'entropie en-dehors de lui, c'est-à-dire dans l'ensemble du système environnant. Le système récipient-démon-environnement ne peut pas ne pas sacrifier à l'entropie.

Ouverture


Le système en tant que système n’est clos qu’à la limite. Limite inférieure de la simple structure. Limite supérieure de la totalité. Entre les deux, c’est l’ouverture qui caractérise le système. Un système n’est clos
que dans son ‘isolement’, dans son insularité factice d’abstraction. Mal toujours nécessaire puisque pour pouvoir être étudié et compris, ‘un’ système, quel que soit son niveau d’intégration dans la totalité systémique et son degré de possible relative autonomie, doit être abstrait de cette totalité et considéré en lui-même, pour ainsi dire dans sa ‘clôture’. L’intelligibilité d’un système passe nécessairement par là et, partant, exige un supplément d’intelligence qui commande de faire en même temps abstraction de cette méthodologique ‘clôture’.



 
 


Le système humain peut-il fonctionner en clôture ? Une certaine modernité se constitue progressivement en bouclant le règne de l'humain sur lui-même. Le système tout entier veut fonctionner en clôture. Pour la première fois depuis que l'homme existe, un système culturel prétend se fermer en absolue autonomie. C'est en autosuffisance qu'il veut fonctionner et progresser. C'est par auto-création même qu'il veut être. Cela veut dire que, désormais, il croit se faire créateur de l'unique source chaude de toute son énergie spirituelle. Le sens total enfermé en immanence. En totale finitude. Dans le complet oubli de son entropie et de sa nécessaire néguentropie. Dans l'oubli de son `puits froid'. Dans l'oubli, également, de ses accumulateurs non complétement déchargés et sans lesquels ses prétentions elles-mêmes d'autonomie se liquéfieraient dans le néant. Par quel miracle l'humain bouclé sur lui-même ne succomberait-il pas à son entropie ? Notre modernité vit dans l'illusion d'un tel miracle. Obnubilés par notre possible sans aller jusqu'aux raisons profondes de ce possible nous croyons que l'humain est à lui-même sa propre source chaude. Pourquoi l'homme, fabricateur d'outilité, fabricateur de texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi fabricateur de ce qui lui vient d'ailleurs, par grâce ?

L'homme peut-il se donner à soi-même sa source chaude ? Ce qui est remarquable c'est que toutes les cultures, à l'exception de la culture moderne, fonctionnaient ou continuent de fonctionner avec une source chaude puissante et avec des accumulateurs de sens bien chargés. Source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, la Nature, l'Ordre, les Valeurs... Accumulateurs de sens bien chargés: la tradition-transmission d'un donné signifiant et signifié important.
Toutes ces cultures fonctionnent en homéostasie avec l'écosystème du sens. Et jusqu'à leur déclin, la néguentropie signifiante défie victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens. Il s'agit ici non pas de tel ou tel sens particulier mais du sens total, en quelque sorte le sens du sens, le sens de tout sens possible, la donation radicale du sens, le champ fertile du sens ou encore la "vitalité" du sens en général.

Trois conditions sont donc nécessaires pour créer une forte dynamique spirituelle. Une source chaude puissante. Un puits froid profond. Des réservoirs pleins. Cela implique, à chaque niveau systémique, l'ouverture.



 



 

B. Schizoïdie

Quand l'humain meurt-il ? L
orsqu’il s’essouffle... La raison n’est pas différente de celle qui préside à la mort de n’importe quel système vivant. Elle s’énonce de façon très simple. Un vivant meurt lorsqu’il se ferme et, en se fermant, perd sa différence de potentiel et succombe ainsi à son entropie. Sa mort, bien sûr, n'est pas immédiate. Grâce à une inertie positive. Grâce aux accumulateurs pas encore vides. Mais à terme elle est inéluctable.

Le grand enfermement

Place à l'homme ! Le cri du cœur de nos audaces. Cela a commencé par un innocent balbutiement voici neuf siècles. Cela s'est amplifié en tonitruante revendication. C'est avec violence que nous nous sommes mis à chasser l'Esprit de Dieu, le Souffle de Dieu, de notre espace. Croyant respirer plus librement. Jusqu'au moment où nous sentons le souffle nous manquer. Nous nous sommes mis à boucler
en clôture notre espace d'humanité. Nous avons cru pouvoir faire fonctionner exponentiellement nos possibilités dans l'enfermement de notre schizoïde autonomie, bouclant en un gigantesque feed back les sorties de notre système sur ses entrées.



 


La schizoïdie anthropocentrique par laquelle la modernité accède à elle-même boucle l'autonomie en clôture totale dans le grand enfermement de l'humain sur l'humain. Pour la première fois depuis que l'homme existe, le système anthropogène veut fonctionner en stricte clôture. C'est-à-dire en se mettant à réchauffer continuellement lui-même la source chaude de son sens et de ses significations. Et partant à recharger aussi par lui-même et à partir de lui-même ses accumulateurs sémantiques. Nous nous voulions maîtres et possesseurs du système total lui-même. Maîtres et possesseurs de toute sa différence de potentiel. Maîtres et possesseurs de toute son énergie spirituelle créatrice. Maîtres et possesseurs de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs non seulement de notre possible englobé mais aussi de notre impossible englobant.



 
 


Bouclant la boucle de l’homme sur lui-même, nous nous sommes constitué un empire d’humanité. De façon autogène. Sans l’Autre. En autonomie. Sans l’Autre. Avec nos longueurs à nous, nos largeurs à nous, nos hauteurs à nous et nos profondeurs à nous. Quelque chose comme une caverne – oui, impertinente pertinence d’un Platon, déjà ! – une caverne aux prétentions infinies, mais ultimement caverne quand même. Là nous nous sommes ouvert un monde de possibilités simplement phénoménales. L’infinité de ces possibilités pouvait nous donner assez de vertige pour nous étourdir face aux questions essentielles. Alors nous nous sommes mis à ne plus chercher notre humanité que dans le vaste jeu de ces possibles, dans l’extension de notre champ d’être et d’action, dans notre ‘présence’ au monde et notre emprise sur lui, sur les autres, sur l’histoire. Nous avons scientifiquement désarticulé la densité de l’être pour disposer d’un foisonnement d’éléments articulables et réarticulables indéfiniment, à notre guise. Cela nous a rendus maîtres des possibilités constructives. Et, effectivement, nous nous sommes mis à construire, à construire en tous les sens du mot et dans tous les domaines, avec frénésie. A partir d’atomes de facticité. Au point de confondre le sens avec cette constructivité. Nous y avons perdu l’âme. Parce que l’âme ne se construit pas et que la construction l’oppresse. L’âme inspire. L’âme aspire. Dans le souffle de l’Esprit.



 

Nous qui, désertant la maison du Père, nous voulions maîtres de l’universel, nous nous sommes retrouvés clochard des insignifiances. Notre péché contre l'écosystème du souffle a été de nier son essentielle ouverture. Nous avons cru pouvoir le faire fonctionner en clôture, crispé sur lui-même, bouclé en schizoïde autonomie auto-productrice. Nous nous voulions maîtres et possesseurs du système total lui-même. Bien plus, maîtres et possesseurs aussi de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs, donc, de toute sa différence de potentiel, c’est-à-dire de toute son énergie spirituelle créatrice.



 
 
Modernité

C'est une infinie liberté, ouverte radicalement par la rencontre de l'infini ‘Je Suis’ et éduquée, c'est-à-dire conduite hors de, en Alliance avec lui, qui va historiquement se reprendre en elle-même et surelle-même en autonomie anthropocentrique. L'homme divinisé par grâce de ‘Je Suis’ clôt sa divinisation sur elle-même et veut devenir Dieu sans Dieu! Dès lors il reste à Dieu de mourir pour que l'homme puisse être absolument pour lui-même son Dieu.

L’explosivité judéo-chrétienne ne reste pas indéfiniment contenue. La démesure chrétienne, jusque là verticalisée, rompt la ’mesure’ de l’Alliance et, chargée d’une dynamique qui lui vient de l’Autre, se reprend en autonomie et explose en horizontalité. Alors commence l’aventure de la grande schizoïdie qui boucle le divin possible de l’homme sur lui-même et le déploie, anthropocentrique, en son immense caverne d’Utopie. Le fils de la mère païenne revendique
pour soi l’héritage paternel. L’homme révélé divin à travers l’expérience judéo-chrétienne veut devenir dieu sans le Père.


 
 
L’acte de naissance de la modernité rompt la communion originaire et instaure l’homme dans son autonomie anthropocentrique. Alors commence l’aventure de la grande schizoïdie qui boucle le divin possible de l’homme sur lui-même et le déploie, anthropocentrique, en son immense caverne d’Utopie. La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n’a cessé de nouer sa cohérence dans l’autistique constitution d’un espace de pure immanence. Cela émerge, quasi imperceptible, quelque part autour de l’an 1100. Cela débute par un ‘innocent’ péché contre le Logos, qui, alors, ne peut plus être simplement celui des Grecs. La nominalistique tentation commence par susurrer cette simple question: lorsque tu parles, lorsque tu penses, est-il nécessaire qu’il y ait un garant autre que toi-même pour assurer la consistance fondamentale de ta parole et de ta pensée ? Ce doute chuchoté se fera clameur, amplifié par les mille échos de la caverne. Cinq siècles plus tard, de ce doute procédera l’affirmation fondatrice – ‘je pense donc je suis’ – de notre plus récente modernité.


 
 
Huit siècles d’histoire seraient à reprendre pour montrer comment, à partir d’innocentes émergences, la démesure judéo-chrétienne va courir son aventure en autonomie. Comment par une série de ruptures de plus en plus audacieuses cette démesure s’horizontalise dans l’immanence païenne jusqu’à l’athéisme. Comment toute l’aventure de la modernité n’est essentiellement, quant à son énergie et sa fécondité, que la poursuite de l’expérience judéo-chrétienne, mais sans l’Autre, sans Dieu. Comment les plus dynamiques des valeurs de la modernité ne sont fondamentalement, malgré les apparences trompeuses, que des valeurs judéo-chrétiennes, mais tournant en ’roue libre’, devenues ’folles’, parce que hors de la source de leur sens. Comment c’est chaque fois la plus grande hardiesse contre l’Alliance qui se fait acclamer sur la scène du monde en se faisant passer pour la plus ’libératrice’. Comment, ce faisant, les ’mauvais rôles’ à jouer incombent quasi fatalement aux tenants de l’Alliance. Comment la dynamique ’révolutionnaire’ de leur foi leur est ravie, récupérée sans la foi, et même tournée contre eux. Contre l’Alliance... Malice du ’Prince de ce monde’... Ironie de l’histoire... Humour de Dieu...

Dieu chassé

Les dessous du jeu du Prince de ce monde n’ont probablement jamais été autant soupçonnés qu’en nos jours où cette folle aventure commence à tourner mal. La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n’a cessé de nouer sa cohérence dans l’autistique constitution d’un espace de pure immanence. Contre le Père. De cet espace – culturel, mental, épistémo-logique, pragmatique – de stricte ’humanité’, il fallait – symétrique inversion du récit de la Genèse ? – chasser Dieu. De trop, donc, le père judéo-chrétien, devant la revendication d’une origine purement parthénogénétique à partir de la seule vierge Athena. De trop, le Père de l’Etre, du Bien et de la Vérité puisque nous suffisent nos propres productions, nos propres valeurs, nos propres lucidités. Puisque nous prétendons être à nous-mêmes notre propre source. De trop, outrageusement de trop, le Père avec son Fils et le saint Esprit !

De cet espace de stricte ‘humanité’il fallait – symétrique inversion du récit de la Genèse ? – chasser Dieu. De trop, donc, le père judéo-chrétien, devant la revendication d’une origine purement parthénogénétique. De trop, le Père de l’Etre, du Bien et de la Vérité puisque nous suffisent nos propres productions, nos propres valeurs, nos propres lucidités. Puisque nous prétendons être à nous-mêmes notre propre source. De trop, outrageusement de trop, le Père avec son Fils et le Saint Esprit ! Pourtant on n’en finit pas de chasser Dieu. Il résiste au-delà de cette logique et de cette cohérence qui ne sont que de surface. Profondément, beaucoup plus profondément, occultée, refoulée, se joue, fascinante et effrayante, la grande dramaturgie. Mystérieuse négative théologie négative ! Le combat de Jacob n’en finit pas. Le corps à corps des esprits, plus meurtrissant que le combat de avec l’Autre. L’homme n’en sort jamais que déhanché. Et la lutte reprend... La théomachie se poursuit.



 
 
Pourtant on n’en finit pas de chasser Dieu. Il résiste au-delà de toute logique et de toute cohérence. Car la logique et la cohérence ne sont que de surface. Profondément, beaucoup plus profondément, occultée, refoulée, se joue, fascinante et effrayante, la grande dramaturgie. Mystérieuse négative théologie négative ! Le corps à corps des esprits, plus meurtrissant que le combat de Jacob avec l’Autre. L’homme n’en sort jamais que déhanché. Et la lutte reprend... La théomachie se poursuit. Au moment même où l’homme a cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà se lèvent les ‘maîtres penseurs’ du soupçon. Marx. Nietzsche. Freud. Les Maîtres penseurs du soupçon n’ont pas fini d’annoncer la mort de Dieu que déjà les Maîtres penseurs de l’absurde annoncent la mort de l’homme.

Dieu refoulé

Contre le vertical enracinement créateur d’humanité, antagonisme radical de la schizoïdie, l’acharnement s’est fait extrême. Là, de l’extrême intériorité des profondeurs humaines, Dieu devait être chassé avec beaucoup plus de violence que de toutes les extériorités. Mais de là, justement, Dieu ne se laisse pas chasser. C’est ontologiquement impossible. Vous ne pourrez jamais l’expulser. De même qu’un arbre ne peut se séparer de ses racines. De même qu’une rivière ne peut nier sa source. C’est impossible. Vous pouvez seulement le refouler. Et l’entreprise de refoulement s’est mise à fonctionner, à travers notre histoire, avec l’implacable logique et la farouche énergie des désespérés. La gloire de l’homme était en cause, et sa puissance, et sa gloire. Aux massives mécaniques de refoulement et aux lourds mécanismes de défense, on s’est efforcé de prêter la solidité scientifique. Une méta-histoire des ‘sciences’ dites humaines, depuis leurs plus lointaines origines, révélerait sans doute la finalité occulte de leurs lucididés et l’ampleur de l’acharnement thérapeutique pour ‘sauver’ l'homme de lui-même, c’est-à-dire pour le ‘sauver’ de sa filiation divine.



 


L'entreprise de refoulement s'est mise à fonctionner, à travers notre histoire, avec l'implacable logique et la farouche énergie des désespérés. La gloire de l'homme était en cause, et sa puissance, et sa gloire. Aux massives mécaniques de refoulement et aux lourds mécanismes de défense, on s'est efforcé de prêter la solidité scientifique. Une méta-histoire des ‘sciences’ dites humaines, depuis leurs plus lointaines origines, révélerait sans doute la finalité occulte de leurs lucidités et l'ampleur de l'acharne.

Quel refoulement.?

La lucidité moderne voudrait vivre ‘seulement avec ce que l’on sait’. Mais sait-on jamais autre chose que ce que l’on veut savoir ? En fait cette modernité en sait plus qu’elle ne sait. Elle sait sur fond de savoir refoulé. Car elle a connu au sens biblique où l’homme ‘connaît’ la femme en la fécondant. La culture moderne a beau protester, elle ne peut pas faire comme si la rencontre n’avait pas eu lieu. Une si passionnée étreinte avec l’Autre au cours d’une si longue histoire d’amour...

Dieu peut-il être chassé des profondeurs humaines ? De là, justement, Dieu ne se laisse pas chasser. C'est ontologiquement impossible. Vous ne pourrez jamais l'expulser. De même qu'un arbre ne peut se séparer de ses racines. De même qu'une rivière ne peut nier sa source. C'est impossible. Vous pouvez seulement le refouler.




 


Quel Dieu est ainsi refoulé ? Non pas la ‘divinité’ abstraite, fruit de la raison que la raison peut mettre entre parenthèses ou exclure. Mais ‘Je Suis’ rencontré concrètement et existentiellement à travers une expérience historique. L'homme moderne a beau protester. Il ne peut pas faire comme si cette rencontre n'avait pas lieu. Si l'expérience personnelle lui est refusée, du moins participe-t-il de la rencontre communautairement historique. Il ‘connaît’... au sens biblique! Même s'il fait semblant de ne pas connaître. Il ‘connaît’ parce que toute sa culture ne peut pas ne pas connaître. On ne lutte pas toute une nuit – comme Jacob – avec l'Autre sans se retrouver déhanché le matin. A partir de l'expérience judéo-chrétienne l'athéisme prend une dimension et une signification radicalement différent
es de ce qu'il peut être en d'autres espaces. Parce que Dieu s'est révélé comme le Toute-Autre ‘Je Suis’. Parce que l'homme est créé et continue à se créer dans et à partir de cette révélation. Mais ‘Je Suis’ résiste infiniment à la mortalité. C'est vainement que l'homme s'ingénie à le faire mourir. L'homme peut simplement le refouler! Pendant ce temps Dieu, selon l'expression biblique, ‘s'en amuse’!

En ses profondeurs se joue quelque chose comme une
négative théologie négative. C’est une liberté radicalement ouverte par la rencontre existentielle avec l’infini Je Suis qui va historiquement se reprendre en elle-même et sur elle-même en autonomie anthropocentrique totalisante. L’homme divinisé par grâce de Je Suis boucle sa divinisation sur elle-même et se prétend dieu sans Dieu. A la place de Dieu. Dès lors Dieu doit mourir pour que l’homme puisse être absolument. Pourtant on n’en finit pas de chasser Dieu. Il résiste au-delà de toute logique et de toute cohérence. Car la logique et la cohérence ne sont que de surface. Profondément, beaucoup plus profondément, occultée, refoulée, se joue, fascinante et effrayante, la grande dramaturgie. Mystérieuse négative théologie négative ! Le corps à corps des esprits, plus meurtrissant que le combat de Jacob avec l’Autre. L’homme n’en sort jamais que déhanché. Et la lutte reprend... La théomachie se poursuit.

Une fois l’Alliance rompue...

Une fois l’Alliance rompue, une fois Dieu refoulé, il reste à l’homme le repli autistique sur soi-même. Quelque chose comme une schizophrénie. L’esprit coupé. L’esprit divisé. L’esprit cassé. Nous n’avons plus besoin de toi ! Voici que le possible humain expulse la grâce et se voit livré aux
péchés capitaux. C’est-à-dire aux sources du péché. Et en premier lieu, l’orgueil. Les choses peuvent-elles désormais tourner autrement qu’après l’originelle rupture ? Vous serez comme des dieux. La séduction du tentateur devenait irrésistible. Ensuite... Ils virent qu’ils étaient nus. Reste la honte ou l’exhibitionnisme. La modernité opte pour le deuxième terme de l’alternative.



 


Dieu n’est plus l’ultime englobant. Il est lui-même englobé dans un plus grand que lui. Il relève désormais du seul possible humain. Et ce possible le déclarera de plus en plus comme impossible. Dans la meilleure des hypothèses une chance lui est laissée aux limites. Ainsi pour Kant, au-delà des possibilités ‘théoriques’ de la raison, s’impose un impératif catégorique. Une pure exigence ‘pratique’. Et celle-ci ne peut pas ne pas postuler au-dehors de la sphère du possible de l’homme un quelque chose qui prend nom Dieu, et liberté, et immortalité. Non plus certitude. Simple postulat.

Reste à singer Dieu

Là où l'Alliance appelle à l'imitation – soyez parfaits comme votre Père du Ciel est parfaitl'anti-alliance se crispe sur un néant gonflé d’orgueil. Coupé du Souffle divin il ne reste plus à l'homme que de singer Dieu. Cette condition inauthentique, dès lors, s'entretient par mimésis. Une mimésis conflictuelle, car l'impossible coadéquation de l'homme schizoïde avec le Dieu de l'Alliance ne peut que nourrir le ressentiment. On ne refuse pas l'alliance sans refoulement et sans violence. Et lorsque le regard de l'homme sur Dieu est perverti, le regard de l'homme sur l'homme ne peut pas ne pas l'être à son tour. La violence mimétique joue en escalade. Elle conspire. L'homme est si profondément fils de l'Alliance qu'il ne la rompt pas sans nouer des pactes fondés sur la vanité mimétique. On se dit l'un à l'autre... L'audace vient de ces démissions partagées. Et l'insignifiance se donne ainsi fausse contenance.



 

 

C. Dans la bulle

La 'bulle', encore trop éblouie par ses propres prouesses, n’a pas encore pris la mesure exacte de ses illusions. Peut-être l’enfant prodigue n’a-t-il pas encore touché le fond de l’angoisse de sa solitaire condition ? Mais déjà les réponses trop facilement optimistes et les dérobades d’une fuite en avant se sentent moins sûres d’elles-mêmes et même un peu ridicules devant la montée d’une remise en question radicale. Déjà un soupçon. L’homme ’moderne’ ne serait-il pas malade ? Malade d’un mal beaucoup plus pernicieux que les diagnostiques courants, plus ou moins sécurisants, ne tendent à l’admettre ?
 
  

Horizon indépassable ?


L’expression est de Jean-Paul Sartre, mais l’idée était dans (presque) toutes les têtes. Il s’agit du
marxisme qui occupait alors largement le champ intellectuel et nourrissait le Discours des Maîtres penseurs du temps. Tout le monde se mettait à humer goulûment l’air du temps. Personne ne voulait rater le train de l’histoire et rester en marge du messianisme des temps modernes. Comment ne pas communier à l’alliance enfin célébrée entre ceux qui pensent et ceux qui travaillent ? Quintessence de la ‘modernité’, le marxisme s’identifie alors à l’espérance tout court. L’espérance au-delà de laquelle aucune espérance ne pouvait plus jamais trouver de place. En fait l’horizon indépassable de notre modernité. Depuis, les horizons ne cessent de changer au gré des illusions. Mais la clôture, elle, veut rester identique à elle-même.

L'enclos suscite les `maîtres penseurs' à sa mesure. C'est-à-dire lucides seulement jusqu'à l'
horizon indépassable de la clôture. Lorsque manque le sens qui donne sens toutes les logorrhées sont possibles. Il suffit de discourir... Courir de ci, de là. Mais, attention, pas au-delà des limites de l'enclos. On court ainsi jusqu'à l'étourdissement face aux questions essentielles.


 


Tâche de Sisyphe

Tâche de Sisyphe sans cesse reprise et sans cesse échouée. Désormais l’homme est responsable de l’homme. Radicalement. Sans recours et sans garant autre que l’homme. Mais si l’homme est responsable sans recours, qui nous pardonnera ? Comment l’homme pourra-t-il se justifier ? Il reste le refuge dans la sublime illusion de l’homme impeccable ou le réflexe infantile de rejeter la faute hors de soi. Nous avons cru garder la divine démesure en refusant sa source, l’Alliance, qui lui donne sens. A l’homme devenu ’suprême’ revient la tâche d’inventer l’homme. La tâche de Sisyphe d’inventer inlassablement l’homme ! C’est à lui que revient alors la charge d’être créateur et fondateur radical de vérité, d’être, de valeur, de droits, de devoirs et de sens. De sens surtout ! Mais où commencer et où s’arrêter entre la belle ’idée’ de l’Homme et le "réel" de l’humain trop humain ? Comment l’homme va-t-il se donner une généalogie ? Comment va-t-il se refaire une virginité ? Comment l’homme va-t-il se construire sa ’bulle’ de survie ? Où va-t-il puiser le sens ? Il faut jouer ou se battre. Jouer en fermant les yeux sur les règles conventionnelles du jeu. Ou se battre pour se mettre d’accord sur les conventions. Mais au nom de quelle convention se mettre d’accord sur les conventions ?




 


La raison schizoïde

Une fois rompu le lien... reste le grand enfermement de l’homme sur l’homme. Fatale alternative à la métanoïa ! L’autistique raison close sur elle-même jusqu’à la déraison ! Comment dans la rupture du lien théo-onto-logique nouer la schizoïdie ? Toute la modernité se bat jusqu’au désespoir et jusqu’à l’absurde avec cette question radicale.


La totalité constituante n’est plus donnée absolument. Une ‘bulle’ se constitue ex nihilo. Elle se boucle en finitude. Elle flotte dans le vide sans recours. L’objectivité étant néantisée reste la subjectivité objectivée. Le sens constitué s’identifie au sens constituant. Les effets se rendent autonomes. La méthode se fait plus importante que les liens.

Ayant coupé les liens avec la totalité théo-onto-logique, la raison schizoïde se boucle sur elle-même jusqu’à la déraison. Elle a beau vouloir se diviniser et se parer d’une Majuscule, en fait il ne lui reste que de tourner en rond dans l’enclos de la tautologie. Le règne des cercles vicieux et des tâches impossibles. Etre à soi-même l’absolue source chaude... Fonder ses propres fondements... Tout peut devenir légitime parce que tout peut se légitimer. Il faut donc jouer ou se battre. Jouer en se fermant les yeux sur le fait que les règles du jeu soient seulement conventionnelles. Ou se battre pour se mettre d’accord sur les conventions. Mais s’il n’y a plus d’arbitre ?




 


La schizoïdie s’absolutise. De l’absolu divin vers l’absolu en immanence anthropocentrique. A la place du Verbe de Dieu qui éclaire tout homme, lumière constituante de toute lumière, le verbe de l’homme s’auto-éclairant. Meurtre du Père. La volonté consciente de rejet des valeurs judéo-chrétiennes. Mais inconsciemment ces valeurs sont reprises dans l’autonomie de la clôture 'laïque', hors du sens total, hors de leur valeur valorisante.

Nouveau commencement

Le premier chaînon des ‘longues chaînes de raisons’ ? Leur anneau d’ancrage ? Il faut commencer par le vide. Il faut que soit méthodologiquement le doute pour que métaphysiquement puisse être
l'absolu fondement. Puisque tout commence à partir de l’homme. Maître désormais non seulement des significations mais aussi de la substance et de la causalité. Articulables archéologiquement et téléologiquement en infinie outilité. La Genèse devenue totalement anthropocentrique. ‘Au commencement’, le ‘poïète’ non plus divin mais humain. Au commencement sera le DOUTE.



 
 


Le réel-pour-l'homme

L’autonomie du sujet connaissant est le point de départ de tout ‘idéalisme’ pour qui un au-delà de la connaissance est inconnaissable, un au-delà de la pensée, impensable, un au-delà de l’idée, impossible. Exit la ‘transcendance’. Reste la ‘visée transcendantale’. La métaphysique est donc vouée à l’échec. Dieu? Le monde? Le je? De pures idées de la raison pure. Seulement exigences régulatrices du sujet. Seulement transcendantales, sans aucune possibilité de transcendance. La raison ne peut faire qu’un mauvais usage d’elle-même en tenant ses ‘idées’ pour des réalités objectives. Passer du transcendantal au transcendant ne peut conduire qu'à des erreurs, des illusions, des paralogismes et des antinomies. L'être est au-delà de notre possible. Toute ‘preuve’ de l'existence de Dieu est donc impossible. Ce Dieu ‘prouvé’, en effet, n'est jamais que l'idée de Dieu dans les limites de notre possible qui, nécessairement, défaille devant l'existence réelle.

Idéalisme...Le
réel en lui-même est hors de notre possible. Reste l'étendue du réel-pour-moi, c'est-à-dire du virtuel. Là l'Idée établit son règne absolu et prolifère sous les espèces de l'idéologie. L’autonomie du sujet connaissant est le point de départ de tout 'idéalisme' pour qui un au-delà de la connaissance est inconnaissable, un au-delà de la pensée, impensable, un au-delà de l’idée, impossible. Exit la ‘transcendance’. Reste la ‘visée transcendantale’.



 


Le strict possible humain désormais en stricte immanence. Le renversement copernicien de la modernité s’absolutise. Il ne se veut plus seulement méthodologique mais métaphysique. En brûlant en même temps les ponts de ‘la’ métaphysique. Le possible humain se reprenant en anthropocentrique rationalité ne pouvait pas ne pas expérimenter dans le mouvement en clôture d’immanence l’ouverture de transcendance congénitale à la raison. Aussi les systèmes ‘rationalistes’ du XVIIe siècle restent-ils, comme malgré eux, davantage en continuité qu’en rupture avec les grands courants de la métaphysique classique.

L’objectivité se trouve désormais au rouet. Le recentrement de l’humain sur lui-même se clôt dans
son strict possible et trouve en sa créance quelque chose d’entièrement indubitable. ‘Je pense donc je suis’. Cela se conçoit clairement et distinctement. Voilà le fruit de l’intuition évidente. Il suffit, à présent, selon la méthode, d’en tirer les déductions nécessaires. C’est-à-dire l’enchaînement sans faille à la manière de la géométrie. La force de l’évidence doit venir désormais de la subjectivité qui n’a plus besoin d’autre garant qu’elle-même. C’est elle qui veut se poser comme fondatrice de la totalité pensable. Ainsi donc doit s’accomplir le renversement ‘copernicien’ de l’être à la pensée. Une nouvelle courbure de l’espace mental. Une nouvelle gravitation de l’être.

Descartes, sans doute, n’ose pas encore aller du côté de ces extrêmes. Il ne veut pas priver l’être de sa vérité objective. Il doit encore exister objectivement une ‘nature des choses’. Le ‘je pense’ ne peut pas être entièrement enfermé dans sa subjectivité. Ma pensée, d’autre part, est incapable de fonder entièrement sa propre vérité. Un garant objectif est nécessaire. Comment, autrement, distinguer la pensée fausse de la pensée vraie ? Dieu reste
donc garant de mes évidences. Il est aussi garant de la réalité du monde.



 


La vérité sur toutes choses n’est désormais qu’à partir de la pensée humaine. C’est elle qui est l’immédiateté première. C’est elle qui fonde les fondements de son savoir. Car Dieu lui-même, encore garant de mes évidences, est-il lui-même évident autrement qu’à travers l’idée claire et distincte de ma pensée ? Je pense Dieu qui garantit la vérité de ma pensée ! Cercle vicieux ? Descartes, cependant, n’en est pas encore tout-à-fait là ! Nous ne pensons l’imparfait et le fini que sur fond de parfait et d’infini. Nous avons donc en nous l’idée claire et distincte de l’être absolument parfait. Quelle est la chance d’existence de cet être parfait ? Mais l’existence n’est-elle pas nécessairement inhérente – argument ontologique – à l’idée ? Cette idée qui ne peut venir ni du néant ni radicalement de nous-mêmes. Elle est nôtre, certes, mais en même temps elle renvoie encore ailleurs. Pour combien de temps ‘encore’ ?

Même sans être créateur ex nihilo de l’idée claire et distincte, c’est quand même
en mon possible qu’elle prend conscience d’elle-même. Et c’est ce possible qui désormais héberge le doute. Y a-t-il un Dieu ? Et s’il était trompeur ?

L’être désarticulé

Le tout se reprend intellectuellement et matériellement comme un merveilleux mécano qui nous permet de jouer le plus sérieusement du monde. Nous avons scientifiquement désarticulé la densité de l’être pour disposer d’un foisonnement d’éléments articulables et réarticulables indéfiniment, à notre guise. Cela nous a rendus maîtres des possibilités constructives. Et, effectivement, nous nous sommes mis à construire, à construire en tous les sens du mot et dans tous les domaines, avec frénésie. A partir d’atomes de facticité. Au point de confondre le sens avec cette constructivité. Nous y avons perdu l’âme. Parce que l’âme ne se construit pas.




 


Suprême illusion schizophrène

L’homme impeccable. C’est-à-dire l’homme au péché
refoulé. Le réflexe jouait immédiatement après la chute. "Ce n'est pas moi..." Et depuis, l'infantile excuse piège notre liberté.

Tout le 'positif' entre les mains du Maître et possesseur'. Mais qui prend en charge le 'négatif' dans la bulle ? La 'justice' désormais ne cesse de courir après la Justice. Il faut bien décharger les résidus de nos frustrations sur un 'bouc émissaire'. Cela calme nos passions mais ne rend pas la justice. Combien de temps cela peut-il tenir sans cinglante déconfiture ? Face à l’absolu du mal... Face à l’incontournable de la négativité... Que devient l’homme faillible sans radicale possibilité de pardon ? Si l’homme est responsable sans recours, ‘qui nous pardonnera ?’, pour reprendre la question du moderne Camus. Et sans pardon reste-t-il autre chose que la honte ou la fuite ? Souvent les deux en même temps.




 


Voilà donc le possible de l’homme livré à lui-même. Une grande euphorie pour celui qui se veut être ‘maître et possesseur’ de toutes choses. Mais, en même temps, une tâche qui se fait infinie. Car désormais il s’agit de fonder ses fondements, de certifier ses certitudes et de valoriser ses valeurs. Sans recours. Toute justification s’étant interdit un dehors d’elle-même, c’est désormais à l’intérieur de la clôture qu’il faudra fonder et justifier. Le vrai, par exemple, ne pouvant plus se fonder autrement que par la seule non-contradiction à l’intérieur d’une totalisation schizoïde. Dès lors seule l’articulation interne, c’est-à-dire la méthode, est capable de faire la vérité. Empirismes et rationalismes se justifient tour à tour par une insistance sur un ‘je perçois’ ou un ‘je conclus’. Phénomènes ou rapports logiques, qu’importe au fond puisque l’intelligence reste prisonnière de son seul possible. Comment dépasser désormais les criticismes, les utilitarismes, les relativismes, et tant d’autres ‘ismes’ à haut coefficient d’incertitude ?

Quelle justification reste possible ? Lorsqu’il n’y a plus de valeur qui ne soit enclose dans les limites de l’ ‘humain trop humain’. Lorsque toute légitimation tourne en rond, autour d’elle-même. Lorsque tout peut devenir légitime parce que tout peut se légitimer. La raison coupée du réel absolu, la raison renvoyée à sa propre justification par elle-même, ne peut pas ne pas promouvoir son ‘Etre suprême’. Au pluriel ! Nature. Cosmos. Humanité. Société. Progrès. Science. Etat... Rationalisations multiples. Autant de mécanismes de défense ! Chaque fois un retour du refoulé sous un avatar différent. Recherche désespérée, sans cesse reprise, d’un ultime sacral dans un des possibles humains. Une efflorescence en ‘ismes’ ! Il faut donc jouer ou se battre. Jouer en se fermant les yeux sur le fait que les règles du jeu soient seulement conventionnelles. Ou se battre pour se mettre d’accord sur les conventions. Mais s’il n’y a plus d’arbitre ?

La parole devenue folle

Folle comme une roue qui ne cesse de tourner ayant perdu son ‘embrayage’. Toute crise est toujours en même temps crise de la parole. C’est-à-dire de la signification. Très profondément une crise du sens total. Alors les hommes ont beau construire la plus merveilleuse des tours. Ils ne se comprennent plus. La parole est livrée à l’équivoque. Parce que le sens éclate. Parce qu’ils ne boivent plus à la même source du sens. La plus belle des tours ne peut être que vouée à la ruine ! Impossible recherche d’un langage qui soit, selon l’expression de Rimbaud, l’âme pour l’âme. Le signe se trouve de plus en plus vidé face à l’ ‘objet’ qui fuit à l’infini. Le signe se coupe du référent. Le signifiant se coupe du signifié. C’est la subjectivité qui crée les signes et les signifiants. Le signe schizophrène s’éclate. La parole se désintègre. La parole humaine n’est plus à partir du sens mais se veut créatrice du sens. Le discours subjectif devient archéologiquement constituant. Reste une anarchie nominaliste "créatrice" d’une infinité de langages et d’une infinité de confusions. Babel !




 
 

Ce que parler ne veut plus dire... Lorsque les référentiels glissent en immanence et que les valeurs se reprennent dans la courbure anthropocentrique. Lorsque la Parole de Dieu ne transcende plus ce possible et ne lui confère plus sa norme. Lorsque la vérité tout entière est livrée au seul possible de l’homme. Reste le ‘Discours Dominant’. Avec ses ‘Maîtres penseurs’. Et les camps de concentration pour les pauvres libertés rebelles. Signe d'un temps où l'homme ne peut plus survivre après avoir rompu les liens ontologiques, après avoir perdu le signifié et proclamé le déclin des absolus, du sens et de la valeur. Signe d'un temps où l'homme ne peut pas ne pas mourir après avoir fait mourir Dieu... Ne reste-il réellement que le signifiant nu, insensé, tournant à vide dans la finitude ? Lorsqu'on perd le sens de l'homme, on est prêt à se prostituer aux résidus idéologiques d'une simple méthode.


 


Voyez nos `Maîtres Penseurs' qui se battent à occuper si verbeusement l'avant-scène de notre caverne... Il y a les trompettistes des prétendus `lendemains qui chantent' et qui ne font que déchanter ! Il y a les vertueux dénonciateurs de l'opium du peuple dont le peuple, bien vite, se met à dénoncer l'opium ! Il y a les sentencieux qui prennent la myopie de leurs visions pour le dernier mot de l'histoire. Il y a les petits esprits qui ne doutent pas des `horizons indépassables' de leurs étroitesses. Il y a les éboueurs des `poubelles de l'histoire' qui ne finissent pas de vider les poubelles. Il y a les charlatans habiles à vous déclarer malades de complexes mythiques pour vous vendre leurs placebos. Il y a les coprophages...

Les maîtres penseurs du soupçon. Au moment même où l’homme avait cru boucler la boucle de sa propre divinité, déjà se levaient les ‘maîtres penseurs’ du soupçon. Marx. Nietzsche. Freud. Les Maîtres penseurs du soupçon n’avaient pas fini d’annoncer la mort de Dieu que déjà les Maîtres penseurs de l’absurde annonçaient la mort de l’homme. Beaucoup s’installent maintenant dans ce champ de ruines, tentés par la désespérance. D’autres, moins nombreux et plus lucides, découvrent que les déserts sont faits pour être traversés. C’est la foi en l’Exode qui fait la différence.


Nous qui, désertant la maison du Père, nous voulions maîtres de l'universel, nous nous sommes retrouvés clochards des insignifiances. Jusqu'où faudra-t-il traîner nos faméliques illusions pour, à nouveau, être touchés par la nostalgie des espaces paternels ? D'abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l'anamnèse. Et le cri profond de la nostalgie.

L'enclos


Une fois enfermé dans l’enclos, reste-t-il autre chose à faire ? Combien de temps encore le fils prodigue de la modernité voudra-t-il les garder, les cochons, avant de retrouver le chemin vers la maison du Père ? D’abord, sans doute, lui faut-il trouver le chemin de l’anamnèse. Et le cri profond de l’Esprit dans ses profondeurs encombrées. C’est
par l’absurde que l’enfant aimé du Père, devenu prodigue, expérimente maintenant qu’il est fait pour autre chose que pour garder les cochons. Aujourd’hui, en cette fracture de l’histoire, n’est-ce pas par l’absurde que nous commençons à pressentir avec une évidence croissante que l’homme passe infiniment l’homme ?

Il reste à l'animal sacralisateur qu'est l'homme la panthéiste sacralisation des 'valeurs' schizologiques avec leur cortège de Majuscules ! Et le culte des idoles. Et la floraison des 'ismes'. Et les 'Maîtres Penseurs'. Le soupçon à l'infini. Le soupçon du soupçon ne mérite-t-il pas son autel ? Mécanismes de défense toujours. Avec le mensonge. Et le retour du refoulé sous mille avatars. Le grand enfermement dans les 'systèmes' totalitaires. Ultimes refuges du salut. Ile d'Utopia... Ou Archipel du Goulag ?




 


Jamais autant qu'aujourd'hui, risquons-nous l'asphyxie spirituelle. Pourtant n'a-t-il jamais existé une civilisation aussi riche en productions culturelles que la nôtre ? Certes. Mais il manque à cette prolifération de sens `constitué' un espace ouvert à sa démesure. Il lui manque le sens `constituant'. Le
sens qui donne sens. Nous perdons le sens au point de nous complaire dans le sens insensé.



D. Ouvertures en trompe l'œil

Seule ’transcendance’ à cette immanence du possible schizophrène, la fuite en avant du progressisme scientiste ou les paradis artificiels de l’idée ou de la drogue ! Mais que signifie une révolution qui renvoie le même homme dans les mêmes clôtures ? Que signifie un ’Progrès’ qui ne tourne qu’en bouclant sur elles-mêmes productions et consommations ? La cohérence la plus logique de la condition schizophrène ne serait-elle pas la démesure nihiliste ? Drame d’une démesure infiniment libérée prise au piège d’une clôture qui ne peut être jamais à sa mesure !


Le progrès


Dans la mesure où la schizoïdie bouclait la boucle sur elle-même, il fallait bien que l’irréductible transcendance humaine se logeât sur un vecteur disponible. Le ‘progrès’ est la transcendance investie dans l’immanence du vecteur de la temporalité historique. Substitut de l’Espérance chrétienne, la nouvelle espérance moderne se dit ‘Progrès’. Avec une Majuscule. Elle déborde largement le fait du progrès pour se faire idéologie. Et même idéologie dominante. La croyance au progrès est la croyance cardinale de la modernité. Que durant des siècles la seule forme de mécréance que ne tolère pas la modernité soit justement celle qui met en question cette foi au progrès prouve bien où s’est réfugié le croyable disponible de l’homme moderne.

L’euphorie se fait messianique. Voici l’
eschatologie athée. La volonté meurtrière de supprimer le Père n’est pas absente des audaces des fils conjurés. Ne fallait-il pas le tuer, ce Père judéo-chrétien, pour que puissent être revendiquées et récupérées, souvent sous dénomination différente, ses valeurs pour la seule euphorie de l’homme en clôture ‘séculière’ ? Et c’est du côté des parricides que se noue désormais la ‘bonne conscience’ sans laquelle il n’est plus de sortabilité. Désormais vertu et science veulent s’embrasser en vue de l’euphorie croissante dans l’immensité de la caverne aménagée. Vertu et science. Matériel et spirituel. Savoir et conscience. Techniques et culture. Arts et morale. Politique et économique... Bref, tout le possible humain. Pour être le porteur de l’espérance nouvelle il fallait un type d’homme nouveau. Qui d’autre pouvait se sentir investi d’une telle mission sinon, d’abord, l’homme ‘bien-portant’ ? L’homme bien-portant qui va nourrir l’envie et le rêve de ‘bien-portance’ d’un nombre croissant d’êtres humains. L’homme ‘bourgeois’. Il fallait à ce nouveau discours bien-portant de l’homme bien-portant une possibilité concrète de se réaliser. Cette possibilité fut donnée à travers une série de révolutions industrielles et scientifiques.

Ce possible, cependant, notre modernité l’a réduit au ‘faisable’. Et comme l’espace du faisable est immédiatement celui de l’avoir, le ‘progrès’ s’est mis à jouer la croissance de l’avoir. Or l’artifice est accumulable. Et l’accumulable bien géré produit le long du temps une somme en croissance, le plus s’ajoutant au plus, produisant un plus toujours plus grand. Le sens, par contre, se trouve chaque fois comme renvoyé à son éternel commencement. Décision toujours actuelle, il est à chaque moment du temps une sorte de nouvelle création. Son essentielle discontinuité refuse le sommable continu. Irrécupérable donc pour le ‘progrès’. En faisant l’économie de l’être, le projet de l’homme glisse ainsi du côté du projet constructeur qui tend à s’identifier avec son projet essentiel. Les valeurs de signification se confondent avec les valeurs d’articulation et de plus en plus s’y perdent. Triomphe de l’homme ‘fabricateur’. Fabricateur d’outilité et fabricateur d’artifice. Fabricateur de texture. Fabricateur du texte. Fabricateur d’un ‘sens’ qui ne peut finalement plus être autre que sens-du-texte-fabriqué ! La foi au progrès se nourrit de la puissance fabricatrice d’artifice du possible de l’homme en autonomie. Le ‘progressisme’ n’est finalement que la superstructure idéologique d’un gigantesque système d’outilité exponentielle dont le fonctionnement induit l’optimisme prométhéen et entretient le discours bien-portant de l’homme se voulant bien-portant.



 


A partir du 18e siècle la catégorie de ‘progrès’ alimentera toute une mythologie: le mythe du progrès technico-scientifique comme progrès ‘total’ de l’homme; le mythe de l’intelligibilité scientifique comme intelligibilité ‘absolue’, et logiquement, par voie de conséquence, le mythe de la supériorité de l’homme occidental inventeur et détenteur de l’efficacité mécaniste. Il n’est pire mythe que celui qui se pare de scientificité !

La bulle en effervescence

Tout se passe comme si les 'mécanismes' néolithiques se mettaient à fonctionner de façon exponentielle. L'outil produisant l'outil qui le dépasse, Une masse d'outilité gonfle et déborde. L'invention provoque l'invention de plus en plus hardie. De plus en plus énormes se suivent les vagues technologiques. La
révolution mécaniste consacre les premiers triomphes de la science exacte et rigoureuse: Galilée, Mersenne, Gassendi, Descartes... Désormais l’esprit humain possède son 'outil' pour pouvoir tout calculer et, partant, tout fabriquer.

Science et technique peuvent certes croître par elles-mêmes, selon la logique qui veut qu'une découverte en entraîne une autre et s'ajoute à elle, l'ensemble, au fil du temps, ne pouvant que grandir et se développer. Mais derrière l'idée de
progrès il y a beaucoup plus qu'une simple croissance accumulative, si impressionnante soit-elle. Il y a une dynamique. Une dynamique faite d'exigence de dépassement infini, d'énergie volontaire pour transformer les choses et les événements, de projet historique qui casse l'éternel retour, de volonté de conquête, d'incessante ouverture sur la nouveauté... Ce dix-huitième siècle mécréant a une `foi' illimitée en les `Lumières' de la Raison et une certitude absolue que rien ne résistera à sa conquête triomphante. Une grande `foi', un peu naïve cependant, qui croit que désormais vertu et science s'embrassent en vue du bonheur croissant de l'homme. Grâce au `progrès' des auto proclamées `Lumières'.

Cette dynamique de `progrès' au sens premier du mot, c'est-à-dire le refus de s'installer et la marche en avant vers la conquête d'une terre promise, où la trouver sinon dans la Bible? Il faut remonter à l'extraordinaire aventure de l'Occident né de l'interfécondation d'extrême différence. Le progrès implique une double possibilité, à savoir une dynamique de dépassement et une rationalité articulatoire. Les deux lui viennent de cette double hérédité sans laquelle l’Occident est impensable. La maternelle composante lui apporte la rationalité scientifique et technologique. L’exposante judéo-chrétienne le dote de la dynamique de transcendance. 




 


Durant des siècles la démesure judéo-chrétienne reste contenue. Parce qu’essentiellement verticalisée. Elle joue en Alliance. Ses prouesses sont mystiques. Ses audaces culminent dans les flèches des cathédrales. Elle joue peu dans le spectaculaire horizontal. Sur la scène du monde elle reste à sa façon ‘mesure’. Mais de façon radicalement différente de la ’mesure’ grecque. Celle-ci est accord avec la nécessité du ’il y a’. Celle-la est convivialité avec la liberté de ’Je suis’. Celle-ci est lien nécessaire avec la rationalité de la totalité théo-cosmo-anthropologique. Celle-la est alliance avec l’Infini Personnel dans la communauté ecclésiale humano-divine.

La mesure de la mesure païenne est la raison cosmique. La mesure de la mesure judéo-chrétienne est la démesure d’une liberté infinie. La démesure, d’un côté, ne peut être que prométhéenne et nécessairement vouée à l’échec. La démesure judéo-chrétienne est canalisée verticalement. Elle joue en Agapè. Pour les Grecs, que l’homme soit la mesure de toutes choses n’est vrai, sous peine de tomber dans le scepticisme, que dans la mesure où l’homme s’identifie à la raison. Dans l’espace judéo-chrétien, que l’homme soit la mesure de toutes choses est vrai dans la mesure où l’homme reste à l’image et à la ressemblance de Dieu. La défense de l’homme y passe nécessairement par la défense de Dieu et de la communauté ecclésiale humano-divine. L’homme est grand dans la mesure où est grand Celui à l’image et à la ressemblance de qui il est créé. Le possible de l’homme est infini non pas en autonomie mais dans la relation avec l’infinie Source du Sens. En Alliance.

La démesure verticale explose à l’horizontale. L’explosivité judéo-chrétienne ne reste pas indéfiniment contenue. Le fils de la mère grecque revendique pour soi l’héritage paternel. L’homme révélé divin par grâce veut devenir dieu sans le Père. L’homme manifesté divin à travers l’expérience judéo-chrétienne veut poursuivre seul cette expérience sans Dieu. La judéo-chrétienne démesure, jusque là verticalisée, rompt la ’mesure’ de l’Alliance et, chargée d’une dynamique qui lui vient de l’Autre, se reprend en autonomie et explose en horizontalité. Alors commence l’aventure de la grande schizoïdie qui boucle le divin possible de l’homme sur lui-même et le déploie, anthropocentrique, en son immense caverne d’Utopie. Le fils de la mère païenne revendique pour soi l’héritage paternel. L’homme révélé divin à travers l’expérience judéo-chrétienne veut devenir dieu sans le Père. L’acte de naissance de la modernité rompt ainsi la communion originaire et instaure l’homme dans son autonomie anthropocentrique. La schizoïdie des filles et des fils de Dieu n’a cessé de nouer sa cohérence dans l’autistique constitution d’un espace de pure immanence. L'espace de la bulle.

Exponentiel

Qu’est donc le ‘progrès’, dogme central de la croyance dominante ? Essentiellement une courbe exponentielle de croissance le long du temps historique. Quelle croissance ? Toutes les euphories ‘progressistes’ partent d’une réponse unanime: c’est le possible de l’homme qui croît. Et tout le possible de l’homme !



 


Le ‘progrès’ s’identifie à un gigantesque système exponentiel. Il s’agit du système de l’
ensemble du possible humain sensé croître exponentiellement. L’outil de la technique. La capacité industrielle. L’éducation des hommes. L’énergie créatrice. La connaissance scientifique. Le développement des arts et métiers. Le savoir encyclopédique. L’organisation politique. La masse d’information. La conscience morale...Comment ne croîtrait-il pas infiniment, ce système exponentiel du possible de l’homme ? Qu’est-ce qui pourrait arrêter son expansion ? Il est impensable qu’une limite quelle qu’elle soit menace un jour de le contenir. Impensable... Donc impossible ?



 
 
Est exponentielle une quantité qui traverse le temps, affectée d’un exposant croissant d’instant en instant. La ‘boule de neige’ en est l’exemple parlant. La spirale qui, à chaque révolution, embrasse un espace plus grand, en est sans doute le symbole le plus pertinent.


 
 
Système exponentiel de l'outil

La foi au progrès se nourrit de la puissance fabricatrice d’artifice du possible de l’homme en autonomie. Le ‘progressisme’ n’est finalement que la superstructure idéologique d’un gigantesque système d’
outilité exponentielle dont le fonctionnement induit l’optimisme prométhéen et entretient le discours bien-portant de l’homme se voulant bien-portant. Il faut prendre la mesure de ce troisième règne, prométhéen, que l’homme a instauré entre lui et la nature et avec lequel il tend à se confondre. Le règne de la croissance de l’artifice. Gigantesque système qui se met en place progressivement. Un système d’articulation. Un système d’outilité.


 


Un outil producteur d'abondance à l'infini. A travers la révolution mécaniste et son prolongement industriel, notre modernité se dote d'un outil exponentiel producteur d'abondance à l'infini. Rien ne semble plus s'opposer à la réalisation du rêve cartésien: devenir maître et possesseur de la nature ! Entre la nature et l'homme se constitue désormais quelque chose comme un troisième règne. Prométhéen. A la mesure de la démesure de l'homme. Unsystème exponentiel producteur de progrès. Il se déploie de façon accélérée en spires de plus en plus amples dans une spirale grandissante. Exponentielle. 

Pendant de longs millénaires l’homme est un nomade prédateur. Il chasse. Il pèche. Il cueille fruits et graines. L’homme vit alors en symbiose avec la nature. Il subit sa domination. Il n’attente à la nature que dans les limites de ses besoins vitaux. Ce n’est que très récemment – sur l’échelle des temps préhistoriques – qu’a lieu un ‘décollage’. Lent d’abord. De plus en plus accéléré ensuite. La révolution néolithique. L’homme devient de plus en plus agressif à l’égard de son environnement naturel. Il construit son monde dans la distance d’avec la nature. Il ne se contente plus de cueillir ou de chasser. Il force la terre à produire. Il enferme les bêtes. S’enchaînent alors logiquement toute une série de changements. Il faut se fixer. Il faut construire. Il faut se regrouper. Il faut s’organiser. Il faut se spécialiser. Il faut échanger. Il faut se défendre. Il faut inventer des outils nouveaux...

Désormais il y aura comme une accélération qui s’accélère. Durant longtemps l’outil n’était qu’une sorte de prolongement de la main de l’homme. Il va prendre de plus en plus d’autonomie. Activé par l’énergie des éléments naturels d’abord, et par l’énergie motrice artificielle ensuite. De l’outil à l’outil de l’outil. De la machine simple à la machine de plus en plus complexe. La machine se substituant à l’homme tout entier, à ses muscles d’abord, à ses nerfs et à ses réflexes ensuite, à son cerveau enfin. De la machine universelle à la machine spécialisée. De la machine de force à la machine de plus en plus cybernétique. De l’automatisation à l’automation...

Le système de l'outil exponentiel ne peut fonctionner qu'avec des réservoirs pleins. C'est dans la logique systémique. L'accumulation capitalistique est donc le ressort fondamental du système. Il s'agit du `capital' à tous les sens du mot, comprenant le capital `infrastructure', le capital `financier' et le capital `information', ce dernier prenant une place de plus en plus importante. A possibilité économique égale, la différence entre `capitalisme' et `socialisme' n'est pas d'essence mais de simple modalité, puisqu'il ne saurait exister de socialisme sans capital. Dans son mode libéral, le capitalisme procède par accumulation privée alors que cette accumulation est socialisée dans le mode dit socialiste. Quelle que soit la dénomination sous laquelle elle fonctionne, il n'y a jamais qu'une seule façon de procéder à l'accumulation capitalistique. C'est fondamentalement le
travail.

Il faut prendre la mesure de ce troisième règne que l’homme a instauré entre lui et la nature et avec lequel il tend à se confondre. Le règne de la croissance de l’artifice. Gigantesque système qui se met en place progressivement. Un système d’articulation. Un système d’outilité. Un système exponentiel
producteur de progrès. Il se déploie de façon accélérée en spires de plus en plus amples dans une spirale grandissante. Exponentielle. Une limite à cette expansion croissante du progrès est-elle même pensable ? Embrayée sur la croissance exponentielle de l’outil et portée par son euphorie, l’idéologie du Progrès se prenait pour l’absolu incontournable. Cela a duré trois siècles. Aujourd’hui la limite en fait le tour.

Idéologie

La ‘méthodologie’ mécaniste s’est doublée d’une ‘
idéologiemécaniste. Celle-ci, inconsciemment nostalgique de l’ancienne prétention totalitaire, érige indûment la science en philosophie. Celle-là, au contraire, s’est révélée comme outil incroyablement efficace au service de l’intelligibilité et de la praxis. L’intelligibilité et la praxis mécanistes constituent l’outil de l’outil. Depuis les âges préhistoriques jusqu’en la modernité l’aventure historique du logos articulant se trouve ainsi dominée par le progrès de l’outilité.

Mais le progrès de l’outil signifie-t-il le progrès total de l’homme total ?
L'idéologie de l’homme producteur-consommateur est mêmement partagée quelle que soit la coloration. C’est l’idéologie de l’homme recréé à l’image et à la ressemblance de l’outil exponentiel et réduit à sa dimension économique. Il s’agit de cette idéologie matérialiste et athée telle que commercialisée par la bourgeoisie ‘éclairée’ en même temps qu’elle mettait en place le système d’outilité exponentielle. Un même mirage, celui de conquérir l’opulence. La poursuite d’un même objet à savoir la production. Une même confusion des moyens et des fins. Un même mobile fondamental qui est l’intérêt. Une même conception de la justice, l’équitable capacité à consommer. Une même préoccupation, c’est-à-dire de ne pas entraver la dynamique de l’outil, dut-elle être – provisoirement ? – source d’injustice. En tant que tel, le système d’outilité exponentielle n’a qu’une seule et même façon de fonctionner. En d’autres termes, il n’est pas fondamentalement aménageable. Il est capitaliste par essence. Il est impérialiste par essence ! Quels que soient ses propriétaires ou ses régulateurs, variables selon le libéralisme ou le socialisme. Propriété privée ou bien étatisée ? Autorégulation naturelle ou bien intervention volontariste ?

Un système ouvert sur un plus grand système englobant.

Le système fabricateur d'euphorie progressiste est fondamentalement ouvert. Il ne se ferme qu'en se coupant de de l'essentiel qui ne peut lui venir que de DEHORS. La schizoïdie n'a décidément pas fini de prendre la mesure de ses étroitesses.

Depuis la révolution du Néolithique ce système d’outilité a fonctionné, de façon simplifié, il est vrai, dans l’équilibre d’une homéostasie. Depuis il s’est seulement complexifié. Ce sont les révolutions industrielles qui le livrent à une exponentialité galoppante. La croissance du système est impérative. Son arrêt ne signifie pas équilibre mais désorganisation, mort. Tant que restait occultée l’ouverture du système, l'idéologie progressiste pouvait se fonder sur un fonctionnement en autonomie du système tournant par lui-même et pour lui-même, en suffisance de lui-même, dans l’euphorie de son infinie exponentialité pour elle-même. Système producteur d’abondance à l’infini à la mesure de la démesure de l’homme prométhéen. Cette illusion anthropocentrique, fondatrice des progressismes en général et du marxisme en particulier, commence à se dissiper. Une approche systémique-dynamique, elle-même provoquée par les faits, révèle l’ouverture du système. Et partant les possibles impasses de son exponentialité.



 


Ce système ouvert ne vit que par échange avec un plus englobant que lui-même. Il reçoit du dehors et rejette vers le dehors. Il ne fonctionne qu’entre une différence de potentiel. Entre une ‘source chaude’ et un ‘puits froid’. Source chaude de l’information, de l’énergie et de la matière. Puits froid des déchets et de l’entropie. En tant qu’exponentiel il est de plus en plus gourmand à l’entrée et de plus en plus prolixe à la sortie ! Or les possibilités à l’entrée et à la sortie ne sont pas infinies. Elles sont inexorablement limitées. Limitées par un système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l’exponentialité à savoir l’écosystème. Il y a une terrible contradiction entre l’exponentialité du système d’outilité et l’homéostasie de son englobant écosystème.

Il y a donc un système englobé et un système englobant. L'englobant de l'outil exponentiel est le vaste système à la fois géo-économique et géo-politique de l'ensemble du monde des hommes. Un système englobant avec ses ressources, ses richesses naturelles, ses capacités de travail, ses capacités de consommation. Il englobe et contient le système de l'outil tout entier qui ne peut fonctionner qu'avec des réservoirs pleins, des flux importants, une consommation croissante et, partant, des débouchés nombreux. Le système de croissance exponentielle n'existe qu'en mouvement et en croissance continue. Il s'agit d'un processus d'enrichissement qui se veut sans fin et qui fonctionne essentiellement au profit des détenteurs du système. Ce système n'est exponentiel qu'à la condition qu'il soit ouvert du côté de ses entrées et de ses sorties. Lui-même, par contre, doit rester `régional'. Car il ne fonctionne que sur une différence de potentiel. Il lui faut une source chaude et un puits froid que constitue en grande partie le vaste monde non détenteur du système, à savoir le Tiers Monde.



 
 

Le système fonctionnant exponentiellement appelle, en entrée, de plus en plus d’énergie, de matériaux et d’information et livre, en sortie, de plus en plus de déchets et d’entropie. Or nous savons aujourd’hui – et si nous voulons l’ignorer, les faits nous le rappellent cruellement – que les possibilités d’entrée et de sortie du système d’outilité exponentielle ne sont pas in-finies mais finies. Elles sont inexorablement limitées. Limitées par un système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l’exponentialité. L’écosystème. Insurmontable contradiction entre l’exponentialité du système d’outilité et l’homéostasie de son englobant écosystème !

Pourquoi ça ne marche pas

Eh bien ça marcherait
si... Si effectivement l’espace englobant du système exponentiel et les possibilités de cet espace étaient infinies. Si effectivement le système exponentiel pouvait fonctionner à l’infini, sans jamais rencontrer de limite. Tel n’est pas le cas. Où l’on peut démontrer qu’il arrive aux ‘lumières’ de charrier d’épais obscurantismes... Mais il faut bien un jour sortir de la caverne. A l’intérieur de celle-ci, les idéologies du ‘progrès’ n’ont cessé d’aveugler les esprits au point qu’ils ne se sont jamais demandé: quid du dehors de notre système ? Ce n’est pas du dedans que le système exponentiel de nos euphories est menacé. C’est du dehors. Car ce système se trouve irrémédiablement coincé dans la maison qui l’abrite. Dans cet ‘oïkos’ qui l’englobe. Dans son écosystème matériel déjà. Dans son écosystème spirituel surtout.


 


Le
système exponentiel est coincé dans les limites de son écosystème englobant. Il ne peut en aller autrement pour le progrès. Le système qui fonctionne exponentiellement appelle, en entrée, de plus en plus d’énergie, de matériaux et d’information et livre, en sortie, de plus en plus de déchets et d’entropie. Or nous savons aujourd’hui – et si nous voulons l’ignorer les faits nous le rappellent cruellement – que les possibilités d’entrée et de sortie du système d’outilité exponentielle ne sont pas in-finies mais finies. Elles sont inexorablement limitées. Limitées par un système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l’exponentialité. A savoir l’écosystème.

Le système d’outilité exponentielle ne fonctionne que
dans les limites de l’écosystème de ‘notre terre’. Or, en tant qu’exponentiel il est d’une voracité également exponentielle. Soit l’énergie. C’est sa chute entre une source chaude et un puits froid qui produit du travail et fait tourner la machine. Mais cette chute représente en même temps son irréversible dégradation. La bonne nouvelle, c’est que le soleil constitue une source pratiquement illimitée d’énergie. La mauvaise nouvelle c’est que cette énergie n’est pas immédiatement disponible. Il y a les limites de ses capteurs. Il y a aussi, en ce qui concerne son stockage fossilisé, les limites de ses réserves. Quant à l’énergie nucléaire, théoriquement illimitée, personne ne peut dire encore si sa maîtrise et son exploitation pourront croître, sans effets secondaires catastrophiques, à la mesure de la demande exponentielle. En ce qui concerne les matériaux exploitables, la limite est obvie. La quantité d’éléments chimiques, en nombre fini, se heurte à la limite de leur disponibilité. Leur recyclage se heurte aux limites des cycles. Reste l’exploitation des richesses d’autres mondes et la satellisation massive des déchets dans la stratosphère... Qui n’en voit les limites ?

Le système d'outilité coincé dans son écosystème

Il est sensé fonctionner dans un espace aux possibilités infinies. Comment ne croîtrait-il pas infiniment, ce système exponentiel du possible de l’homme ? Qu’est-ce qui pourrait arrêter son expansion ? Il est impensable qu’une limite quelle qu’elle soit menace un jour de le contenir. Impensable... Donc impossible ? Illusion typique de l'homme schizoïde qui oublie sa finitude et prend ses limites pour  mesure de tout le possible.




 


Le système d’outilité exponentielle est coincé dans notre écosystème. Nous faisons de plus en plus l’expérience d’un impossible. Non pas pour des raisons idéologiques. Non pas pour des raisons épistémologiques. Mais pour des raisons physiques. L’expérience
physique donc d’un impossible. Toutes nos euphories du ‘progrès’ se voient piégées. Puisque voilà ébranlé leur commun fondement. Puisque voilà coincé le système d’outilité exponentielle. Coincé dans la finitude incompressible de l’écosystème.

L’exponentialité du système producteur d’abondance n’est pas seulement coincé dans les limites physiques de l’écosystème et du système géo-politique mais encore piégé par une disproportion exponentielle entre l’exponentialité de la production d’abondance et l’exponentialité plus exponentielle du désir. Nous avons vu le ‘progrès’ piégé. Enfermé dans l’incontournable limitation. Le désir ne peut pas ne pas s’y pièger lui-même. Une homéostasie entre l’infini du désir et la nécessaire finitude de l’abondance étant impossible, il reste à l’ensemble du système de production de nos euphories de tourner pour tourner. Comme si la fuite en avant, suprême ‘transcendance’ possible de notre modernité, se suffisait à elle-même pour combler la frustration relancée à l’infini.

Insurmontable contradiction entre l’exponentialité du système d’outilité et l’homéostasie de son englobant écosystème ! Le
système d’outilité exponentielle fonctionne donc dans les limites de l’écosystème de ‘notre terre’. En tant qu’exponentiel, il est d’une voracité exponentielle d’énergie et de matière. En ce qui concerne l’énergie, c’est sa chute entre une source chaude et un puits froid qui produit du travail et fait tourner la machine. Mais cette chute représente en même temps une irréversible dégradation de l’énergie. La bonne nouvelle, c’est que le soleil constitue une source pratiquement illimitée d’énergie. La mauvaise nouvelle, c’est que cette énergie n’est pas immédiatement disponible. Il y a les limites de ses capteurs. Il y a aussi, en ce qui concerne son stockage fossilisé, les limites de ses réserves. Quant à l’énergie nucléaire, théoriquement illimitée, personne ne peut dire encore si sa maîtrise et son exploitation pourront croître, sans effets secondaires catastrophiques, à la mesure de la demande exponentielle. En ce qui concerne les matériaux exploitables, la limite est omniprésente. La quantité d’éléments chimiques, en nombre fini, se heurte à la limite de leur disponibilité. Leur recyclage rencontre les limites des cycles. La dé-pollution rencontre les limites des capacités. Reste l’exploitation des richesses d’autres mondes et la satellisation massive des déchets... Qui n’en voit les limites ? Combien de pétrole par an aurions-nous le droit d’extraire si nous pensions à nos générations futures ?

Dramatique inadéquation entre les nécessaires limites de l’
englobant et le refus des limites de l’englobé ! Ainsi donc il reste de plus en plus au système d’outilité exponentielle de prendre la mesure de sa démesure. Car cette démesure se heurte à son impossible absolu. Il est en effet absolument impossible qu’une ouverture exponentielle puisse fonctionner en infinie exponentialité dans un englobant aux possibilités incomparablement moins exponentielles. Inévitablement un tel système exponentiel fonctionne en vue de son propre blocage. Le possible physique de notre univers ne peut pas contenir une croissance quantitativement accumulative en ‘progrès’ infini. Le système d’outilité exponentielle est donc piégé. Comme sont piégées les possibilités de progrès et d’abondance à l’infini.

Illusion anthropocentrique

L’approche analytique-statique des économistes classiques avait longtemps occulté l’
ouverture du système. Ce qui permettait précisément cette idéologie "progressiste" se fondant sur un fonctionnement en autonomie du système tournant par lui-même et pour lui-même, en suffisance de lui-même, dans l’euphorie de son infinie exponentialité pour elle-même. Système producteur d’abondance à l’infini à la mesure de la démesure de l’homme prométhéen. Cette illusion anthropocentrique, fondatrice des progressismes en général et du marxisme en particulier, commence à se dissiper. Une approche systémique-dynamique, elle-même provoquée par les faits, révèle l’ouverture du système. Et partant les possibles impasses de son exponentialité.

C’est précisément la ‘clôture’ qui permettait ll’idéologie progressiste fondée sur un
fonctionnement en autonomie du système tournant par lui-même et pour lui-même, dans l’euphorie de son infinie exponentialité, producteur d’abondance sans limites. Il s’agit là de la plus gigantesque illusion de la modernité. C’est la force des faits qui sape ses fallacieuses certitudes. Et c’est l’approche systémique qui dévoile pourquoi les faits ont raison. Car le système n’est pas ‘clos’ mais ‘ouvert’. Ouvert sur un englobant qui n’est pas illimité. Et cette incontournable limite le coince du côté de son exponentialité.



 


Nous faisons de plus en plus l’expérience d’un impossible. Non pas pour des raisons idéologiques. Non pas pour des raisons épistémologiques. Mais POUR DES RAISONS PHYSIQUES.

Les progressismes piégés

La foi au progrès est la croyance cardinale de la modernité. Cette croyance engendre un ‘isme’, le ‘progressisme’. Une attitude à la fois intellectuelle, sentimentale et pratique qui puise l’essentiel de ses énergies dans cette croyance. En ce sens le progressisme n’est ni de ‘droite’ ni de ‘gauche’. Que pratiquement la seule forme de mécréance non tolérée par la modernité soit justement celle qui met en question cette croyance au progrès prouve bien où s’est réfugié le croyable disponible, où se jouent les sacralisations et où s’accumulent les surcharges valorisantes. Au risque de pécher contre l’idéologie dominante, il faut savoir refuser les interdits à la lucidité. Mais déjà, obscurément, la modernité ne pressent-elle pas que ce péché ne sera pas indéfiniment mortel ? Puisque déjà elle commence à faire l’expérience du progressisme piégé.




 


Les ‘Lumières’ étaient singulièrement aveugles sur les limites ! L’homme schizoïde se croyait sorcier; il n’était qu’apprenti. Il s’est illusionné sur l’infini. Se voulant maître et possesseur du tout de la nature, il en vint à ne plus distinguer entre englobant et englobé, perdant ainsi la nécessaire différence entre l’intérieur et l’extérieur. Il ne voyait plus que les limites intérieures à dépasser et effectivement dépassables. Il ne voyait pas les limites extérieures, celles, réfractaires au dépassement, de son englobant. Bref, il ne voyait pas de limite aux possibles prouesses de son système d’outilité exponentielle. Jusqu’au moment où la réalité rappelle à ce système qu’il n’est qu’englobé et qu’il va se trouver coincé dans son englobant écosystème.

Il faut relire et relire encore la profession de foi d’un Trostsky, inébranlablement sûr des lendemains marxistes qui allaient chanter au rythme croissant du Progrès infini. Nous n’avons pas la moindre raison scientifique d’assigner par avance des limites... Il n’y a donc pas la moindre raison scientifique d’en douter ! L’euphorie marxiste se déploie dans cet illimité. De la propédeutique du stade ‘socialiste’ à l’accomplissement du stade ‘communiste’, règne une double certitude absolue. Celle du progrès infini de l’abondance. Celle du progrès infini de l’éducabilité humaine.

Ces lendemains qui ne chantent pas... Ils devaient chanter pourtant ! Nous savons aujourd’hui pourquoi ils ne chantent pas. Nous savons aujourd’hui pourquoi nos euphories progressistes sont piégées. Nous affrontons un impossible. Non pas pour des raisons idéologiques. Non pas pour des raisons épistémologiques. Mais pour des raisons scientifiques.  Ces raisons, nous les connaissons déjà à partir de notre approche systémique. C’est elle qui fournit la clé de lecture de cet impossible. Les possibilités d’entrée, de sortie et d’expansion du système d’outilité exponentielle ne sont pas infinies mais finies. Elles rencontrent inexorablement une limite. Celle d’un système plus englobant qui est lui-même réfractaire à l’exponentialité à savoir l’écosystème. Le système d’outilité exponentielle ne fonctionne que dans les limites de l’écosystème de ‘notre terre’. Le possible physique de notre univers ne peut pas contenir une croissance quantitativement accumulative en ‘progrès’ infini. Quelque part il y a une rencontre catastrophique. Lorsque l’exponentielle heurte la limite du possible. Ce n’est que pour un temps seulement que le système fermé peut ainsi se donner l’illusion de tourner quand même. Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides. Parce qu’il reste les prophètes et les témoins d’ailleurs. Mais inexorablement joue l’entropie. Mortelle.

Crise spirituelle

La crise à laquelle on pense trop souvent ne fait que cacher une autre beaucoup plus profonde. Notre crise est moins matérielle que spirituelle. Tout se passe comme si, à l’image du monde matériel, l’ordre spirituel se déployait dans un écosystème spécifique d’énergie spirituelle. Dans la biosphère il y a des éléments vitaux comme l’eau ou l’air qui sont pourtant bien communs. Nous n’en prenons réellement conscience que lorsqu’ils viennent à manquer. Ainsi en va-t-il du sens. Jusqu’à aujourd’hui nous ne savions pas son absence mortelle. Nous vivions inconsciemment dans sa surabondance. Nous le produisions tout naturellement plus que nous ne le consommions. Nos réservoirs en débordaient. Supposons que notre lecture ne soit que l’expression d’un pessimisme ‘réactionnaire’. Supposons que par extraordinaire un miracle s’accomplisse pour sauver le progressisme et son infrastructurelle outilité exponentielle. Supposons qu’effectivement l’ensemble de l’humanité puisse accéder demain au ‘progrès’ que connaît aujourd’hui son quart privilégié. Supposons réalisables et réalisées toutes les médiations que supposent ces suppositions... Une outilité exponentiellement productrice d’abondance à l’infini réconcilierait-elle l’homme avec lui-même et les hommes entre eux dans le meilleur des mondes ? Rien n’est moins certain aujourd’hui. Et certainement de moins en moins demain. Il semble bien que notre modernité soit mortellement malade non seulement de son infrastructurelle outilité productrice d’abondance qui, malgré tout, reste en extériorité, mais plus malade encore en son intériorité. A la source de son désir et de son sens. A la racine de son originaire Discours par lequel une culture se dit en se constituant et se constitue en se disant.

Mais déjà le système fabricateur n'est pas lui-même monobloc. Il s'agit d'un ensemble concurrentiel. Avec tout ce que cela implique! Le sens du mot impérialisme a été trop malmené par les idéologies. On l'a chargé de malveillance. En fait, la réalité qu'il recouvre n'est pas volontariste mais structurelle. L'impérialisme est le fait de tout système dans la mesure où il est `grand' et `ouvert'. A fortiori si ce système est `exponentiel'. Tout système ouvert est nécessairement impérialiste. La cellule vivante ne vit et ne fonctionne qu'en agressant son milieu et, partant, les autres vivants. Plus le système ouvert est grand, plus il est impérialiste. Sans remonter aux dinosaures, combien de vivants, grands et petits, microscopiques surtout, ne sont-ils pas la proie quotidienne d'un chacun d'entre nous ? Un système exponentiel sera exponentiellement impérialiste. Mais de tels systèmes n'existent que transitoirement dans la nature. Lorsque la nature engendre un système exponentiel, un pullulement de lapins ou de rats, par exemple, il ne reste jamais exponentiel à l'infini. Une régulation homéostatique, par exemple la croissance concurrentielle de prédateurs, rétablit l'équilibre à plus ou moins brève échéance. Prométhée seul refuse de connaître l'homéostasie! Jamais l'histoire humaine n'a engendré un système ouvert plus exponentiel, et donc plus `impérialiste', que le moderne système de fabrication exponentielle.

A l’intérieur de ce super-organisme écosystémique, le système matériel de notre outilité exponentielle – l’outil de notre ‘progrès’ ! – fonctionne en parasite. Tout vient, en effet, de notre écosystème. Tout ne vient que de lui. L’énergie, les matériaux, le recyclage, l’absorption des déchets... Non seulement il fonctionne en parasite mais encore en parasite prodigue. Son gaspillage étant à la (dé)mesure de son exponentiailté. Ainsi, pour ne prendre qu’un seul exemple, en un peu plus d’un siècle une partie de l’humanité dilapide, en le brûlant bêtement dans ses moteurs ou ses chaudières, une matière très précieuse, le pétrole, que l’écosystème a mis des dizaines de milliers d’années à produire et à stocker. Au fait, combien de pétrole par an aurions-nous le droit d’extraire si nous pensions à nos générations futures ?

L’outil du progrès est coincé physiquement. Mais cette machine fabricatrice d’opulence l’est tout autant moralement. Déjà il y eut les ‘broyés du système’, exploités et prolétaires. Leur sort, pourtant, ne reste pas structurellement sans remède. Il s’est effectivement amélioré, en Occident notamment. Ici il nous faut envisager une injustice beaucoup plus fondamentale, une injustice d’ordre systémique. Pour dire d’emblée les choses très crûment, jusqu’à présent le système d’outilité n’a pu fonctionner exponentiellement que grâce à l’exploitation injuste d’une grande partie des possibilités humaines par les propriétaires du système. L’outilité d’abondance crée pour ses détenteurs de plus en plus de ‘progrès’ au détriment du reste de l’humanité restée historiquement en marge de la maîtrise de cette outilité. Aujourd’hui, paradoxalement au moment où l’exponentialité du système se met à se gripper, de plus en plus d’hommes de notre planète commencent à prendre conscience de cette injustice et à revendiquer leur juste part au progrès de l’abondance. L’immense déploiement d’euphorie, embrayé sur la croissance exponentielle de l’outil de la bien-portance, ne fonctionne que grâce à un sinistre feed back dont la fameuse triangulation esclavagiste des débuts industriels est une des premières et honteuses manifestations. Le système d’outilité européen fonctionne alors avec, comme entrée, le coton venu des Amériques. A la sortie, un trop plein de cotonnades s’écoule en Afrique. Celle-ci paye en esclaves qui, déportés aux Amériques, fourniront la main d’œuvre pour la culture de la matière première. La boucle est bouclée ! Ainsi peut se tenir un discours ‘anti-esclavagiste’ étrangement muet sur les causes de l’esclavagisme sans lequel le ‘progrès’ eut été singulièrement plus modeste ! Mais n’est-il pas admis désormais qu’on peut mentir et qu’il restera toujours quelque chose ?

L'humain piégé

Le système d’outilité exponentielle crée l’homme à son image et à sa ressemblance. Un homme articulé. Un homme désarticulé. Un homme réarticulé. Un homme manipulé. Un homme conditionné. Un homme utilisé. Un homme chosifié. Un homme industrialisé. Un homme mécanisé. Un homme fabriqué. Un homme mercantilisé. Un homme en miettes. Il y a des moments de grâce où l’essentiel en l’homme proteste. Mai 68 fut un de ces moments, si mal compris parce qu’irrécupérable par les idéologies régnantes. Lorsque l’essentiel du projet humain tend à s’identifier avec la consommation et la production, inévitablement le désir se fait happer dans le cercle vicieux qui boucle le consommateur sur le producteur et le producteur sur le consommateur. Et même de façon exponentielle à la manière d’une ‘boule de neige’ qui grossit démesurément. Comme le ‘progrès’ lui-même. Voilà le désir de l’homme piégé dans l’infernale boucle qui l’asservit dans l’illusion de le combler. Consommer de plus en plus. Donc produire de plus en plus. Pour consommer plus encore...  La société de consommation crée une prolifération de désirs artificiels. Il s’agit de consommer de plus en plus moins pour satisfaire des besoins réels que pour donner à l’outil exponentiel le plaisir de tourner à un régime accéléré. En même temps on assiste à une inflation du désirable, c’est-à-dire, au sens étymologique, des objets du désir gonflés de vent.



 


La rondeur du plein a horreur de la béance. Nos euphories, cependant, n’arrivent pas à se boucler sans elle.  Le refus de l’Autre entretient la clôture en son illusion tautologique. C’est ainsi que toutes les idéologies de la ‘mort de Dieu’ se persuadent mêmement que le spécifique judéo-chrétien, avec son profond sens des ‘béances’, n’est qu’accidentelle malformation de l’immanence. Il faut avouer cependant que c’est une ‘maladie’ qui se moque singulièrement de ses médicastres. Parce qu’elle est la première à savoir qu’elle est en même temps pour la mort et pour la résurrection.

Le désir schizoïde se piège lui-même. Qu’est fondamentalement l’ultime mobile de l’exponentialité de l’outilité d’abondance sinon le désir ? La dynamique de la béance par laquelle un vivant différencie son manque pour tendre vers sa complétude. Nous ne retenons ici que le ‘fonctionnement’ du désir comme une sorte de ‘système’ ouvert ‘tournant’ entre une source chaude et un puits froid. Donc sur une différence de potentiel. La dynamique du désir est elle-même proportionnelle à cette différence de potentiel. Chute énergétique psychique qui ne peut pas ne pas mobiliser aussi le système d’outilité exponentielle créé justement pour combler les béances du désir. Le système d’outilité exponentielle est un système exponentiellement producteur d’abondance. Entre la source chaude de l’abondance et le puits froid du manque tourne la ‘machine’ du désir. Sans cette différence de potentiel le désir serait comblé et la ‘machine’ s’arrêterait. Si le manque n’était qu’un trou à boucher une fois pour toutes, la machine tournerait le temps nécessaire pour boucher ce trou. Après cela la machine s’arrêterait et l’homme serait ‘heureux’ une fois pour toutes. Mais il faudrait pour cela que l’homme ne fût rien d’autre que quelque chose comme un cristal intelligent dans un environnement de sécurité. Mais l’homme est un vivant. Système ouvert de néguentropie sur fond d’entropie. Les biens s’usent, se détruisent, se consomment. La vie se reproduit et se multiplie. Le manque est entretenu par le temps. La différence perdure. Donc la machine doit tourner tant que vit le vivant. Harmonieusement au rythme des échanges de ce vivant. Mais il faudrait pour cela que l’homme ne fût rien d’autre que quelque chose comme un ‘animal raisonnable’. Mais l’homme est un vivant infini. Béance infinie. Désir infini. Insatiable à l’infini. La satisfaction – toujours relative – à un niveau relance l’insatisfaction à un niveau plus loin. Plus on a, plus on veut avoir. Le ‘seuil de pauvreté’ croît indéfiniment en même temps que croît la richesse. Le manque est abyssal exponentiel. La différence s’accroît exponentiellement. Le désir de consommer à l’infini relance l’outil producteur à l’infini. La machine tend donc à s’emballer à l’infini. En même temps que croît plus exponentiellement encore le désir. Par quel facteur faut-il multiplier le rapport production-consommation pour que l’homme soit heureux ? Ne sommes-nous pas condamnés à ne produire que dans les limites de nos besoins ? Alors que nous rêvons de produire pour combler tous nos besoins...

Une homéostasie entre l’infini du désir et la nécessaire finitude de l’abondance étant impossible, il reste à l’ensemble du système de la modernité de tourner pour tourner. Comme si la fuite en avant, suprême ‘transcendance’ possible de la modernité, se suffisait à elle-même pour combler la frustration relancée à l’infini. En fait fonctionne là une exponentielle mécanique d’exponentielle aliénation. Suivant une gigantesque mimésis d’aliénation... A l’image de la téchnè, l’homme articulé, désarticulé, réarticulé. A l’image de l’outilité, l’homme outilisé, utilisé. A l’image des choses, l’homme chosifié. Son langage industrialisé. Son imagination substantivée. A l’image de la machine productrice du désirable, l’homme rabougri à la mesure de la machine désirante. A l’image de la structure mécanique, l’homme mécanisé, structuralisé. Dans la nature dénaturée. A l’image des mécaniques fabricatrices, l’homme fabriqué. A travers une prolifération de sens factice et dans la perversion des signes. A l’image de la puissance totalitaire de l’outil, l’homme totalitarisé. A l’image de la matière, l’homme massifié. A l’image du temps programmé, l’homme dépossédé de son temps pour vivre. A l’image du geste mécanique, l’homme dévalorisé. Les tâches éclatées. Le travail en miettes. A l’image du productivisme galopant, l’homme aliéné à la lutte pour le pouvoir d’achat et aux béatitudes de la société de consommation... L’homme fonctionnalisé. L’homme technisé, testé, conditionné, manipulé. Publicitairement matraqué. Quantifié, mercantilisé, mercenarisé... A l’image, enfin, de la clôture de l’espace d’intelligibilité, l’homme suprêmement aliéné à sa fausse conscience qui l’empêche d’entrevoir un autre possible.

Fuite en avant

Où le fils prodigue va-t-il essayer de chercher son salut ? Loin de la maison du Père, clochard des plénitudes perdues, il lui reste à errer d’insatisfaction en insatisfaction, trouvant son bonheur dans la poursuite des mirages. C’est avec un religieux respect qu’il se met à appeler ‘Progrès’ la sacralisation de cette fuite en avant. Combien de temps encore l’espérance orpheline se laissera-t-elle porter par une stupide fuite en avant ? Il y a une pathétique inadéquation entre les nécessaires
limites de l’englobant et le refus des limites de notre système d’outilité exponentielle ! Qu’ils soient de droite ou de gauche, les discours progressistes ne fonctionnent tous qu’en embrayage direct sur l’articulation de l’outil exponentiel. Ils se trouvent désormais face à de déchirantes révisions ! Ce discours bien-portant de l’homme (bourgeois) bien-portant ne charrie qu’un optimisme trompeur. Le ‘progrès’, avatar d’une ‘transcendance’ immanentisée, matérialiste et athée, est en train de rejoindre le cimetière des illusions perdues. Trois siècles à peine après ses premiers balbutiements !

Et si la fuite en avant que couvre l’euphémisme du ‘progrès’ n’était que fuite honteuse ? Avec sa fausse mauvaise conscience qui choisit chaque fois l’explication qui ne le met en question que fictivement. Avec son mécanisme de défense contre l’angoisse de la réelle décision. Avec son réflexe manichéen de dissocier bien et mal en pure extériorité. Avec son réflexe infantile de toujours rejeter la faute sur l’autre... A moins d’assumer son péché pour le retourner en grâce, l’homme, consciemment et beaucoup plus inconsciemment encore, ne peut qu’avoir honte. Une honte qui tend à supprimer l’autre qui nous fait honte. L’Autre... La ‘mort de Dieu’... Mais comme l’Autre ne peut mourir et que la honte persiste, il ne reste plus qu’à se supprimer soi-même. ‘Mort de l’homme’...



E. L'Ouvert

L'ouvert, ici, s'appelle écologie. Non pas l’idée un peu fade récupérée en faciles idéologies ici et là. Mais la tâche la plus haute et sans doute le plus grand défi lancé à notre temps. On pense d’abord aux simples possibilités de survie matérielle. Les possibilités de survie d’authentique humanité sont encore beaucoup plus menacées. C'est à chaque niveau systémiqus de la réalité, du plus englobé au plus englobant, que se joue la pertinence de l'ouvert.




 


Oïkologie

Sans doute faut-il l'orthographier ici selon son étymologie. Pour éviter toute confusion avec ses contrefaçons qui prolifèrent par les temps qui courent. Oïkos-logos. Le `logos' invité en notre `oïkos'. C'est-à-dire en notre maison d'humanité. C'est-à-dire dans toute la maison de l'humain. C'est-à-dire dans la maison de tout l'humain.




 


La raison invitée en notre maison
 vient lorsque nous prenons conscience que nos puits sont obstrués et nos sources polluées. Elle vient lorsque les flux énergétiques se font insuffisants et que les réservoirs se vident. Elle vient lorsque les éboueurs ne suffisent plus à la tâche. Elle vient lorsque nous nous sentons vivre au-dessus des possibilités d'approvisionnement et de recyclage de notre terre. Elle vient et nous force à réfléchir sur nos clôtures et nos ouvertures. Elle vient dissiper nos illusions. Elle vient nous faire prendre conscience des frontières et des limites. Elle vient nous rappeler que le `dedans' n'est possible que par le `dehors'. Elle vient briser nos chaînes et nous presser à sortir de la caverne.

Quelle valeur a l'eau lorsqu'elle surabonde ? Elle peut prendre un prix infini lorsque tu es perdu dans le désert. Nous n'avons pas fini de traverser notre désert spirituel. Pour étancher nos soifs essentielles nous risquons de ne plus trouver que les puits obstrués et les sources polluées par nos maîtres penseurs. Pourtant elles doivent bien exister ces “sources d'eau jaillissantes pour la vie éternelle” ! Nous nous sommes mis à boucler en
clôture notre espace d'humanité. Nous avons cru pouvoir faire fonctionner exponentiellement nos possibilités dans l'enfermement de notre schizoïde autonomie, bouclant en un gigantesque feed back les sorties de notre système sur ses entrées.

Par quel miracle l’humain bouclé sur lui-même ne succomberait-il pas à son entropie ? Notre modernité vit dans l’illusion d’un tel miracle. Obnubilés par notre possible sans aller jusqu’aux raisons profondes de ce possible nous croyons que l’humain est à lui-même sa propre source chaude. Pourquoi l’homme, fabricateur d’outilité, fabricateur de texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi fabricateur de ce qui lui vient d’ailleurs, par grâce ? Une vision plus ‘écologique’ ébranle ces illusions en restituant la totalité du phénomène humain dans la totalité de son ‘oïkos’. Il faut sortir de la caverne pour trouver la clé de notre condition. Notre source chaude est au-delà de nous-mêmes. C’est de notre englobant divin que vient la dynamique humanisante. La néguentropie nous est
donnée comme grâce.

Rappel



 


Nous avons péché...

Notre péché contre l'écosystème `matériel' n'est encore que le corollaire de notre péché contre l'autre écosystème, le `spirituel', celui du sens. C'est-à-dire celui du sens donnant sens. Il s'agit ici du système total du sens. Non pas de tel ou tel sens particulier, non pas de telle ou telle culture particulière, mais du sens absolu, c'est-à-dire du sens du sens. L'écosystème du sens est la grande maison du sens, la grande matrice spirituelle dans laquelle s'engendre et s'éduque l'humain en tant qu'humain.  Sous peine d'inanition spirituelle, il nous faut restaurer la `maison' du sens. Pour cela nous devons commencer par ne pas tricher avec les sources chaudes et les puits froids du souffle de notre verbe.

Nous nous voulions maîtres et possesseurs du système total lui-même. Maîtres et possesseurs de toute sa différence de potentiel. Maîtres et possesseurs de toute son énergie spirituelle créatrice. Maîtres et possesseurs de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs non seulement de notre possible englobé mais aussi de notre impossible englobant.




 


Contre l'Ouvert

Une certaine modernité se constitue progressivement en bouclant le règne de l’humain sur lui-même. Le système tout entier veut fonctionner en
clôture. Pour la première fois depuis que l’homme existe, un système culturel prétend se fermer en absolue autonomie. C’est en autosuffisance qu’il veut fonctionner et progresser. C’est par auto-création même qu’il veut être. Cela veut dire que, désormais, il croit se faire créateur de l’unique source chaude de toute son énergie spirituelle. Le sens total enfermé en immanence. En totale finitude. Dans le complet oubli de son entropie et de sa nécessaire néguentropie. Dans l’oubli de son ‘puits froid’. Dans l’oubli, également, de ses accumulateurs non complétement déchargés et sans lesquels ses prétentions elles-mêmes d’autonomie se liquéfieraient dans le néant.

Nous pensions nos horizons illimités. Nous avons cru que, sans l'Autre, tout était possible. Nous avons déclaré `indépassable' l'horizon de nos idéologies. Mais la forêt n'est-elle pas justement l'horizon indépassable du chimpanzé ? Nous n'avons pas fini de mesurer l'étroitesse de notre pensée et des petites lueurs de nos lumignons que nous prenions pour les `Lumières'. Nous avons oublié l'essentielle ouverture de tout système vivant. L'écosystème du sens encore plus que tous les autres. Obnubilés par nos prouesses et béats devant nos aménagements intérieurs nous avons oublié qu'il y a un `dehors' de notre caverne.

Nous nous sommes mis à boucler en
clôture notre espace d'humanité. Nous avons cru pouvoir faire fonctionner exponentiellement nos possibilités dans l'enfermement de notre schizoïde autonomie, bouclant en un gigantesque feed back les sorties de notre système sur ses entrées. Nous nous voulions maîtres et possesseurs du système total lui-même. Maîtres et possesseurs de toute sa différence de potentiel. Maîtres et possesseurs de toute son énergie spirituelle créatrice. Maîtres et possesseurs de sa source chaude et de son puits froid. Maîtres et possesseurs non seulement de notre possible englobé mais aussi de notre impossible englobant.

Nous ne cessons de vouloir boucler le règne de l'humain sur lui-même. Le système tout entier veut fonctionner en
clôture. Pour la première fois depuis que l'homme existe, un système culturel prétend se fermer en absolue autonomie. C'est en autosuffisance qu'il veut fonctionner et progresser. C'est par auto-création même qu'il veut être. Cela veut dire que, désormais, il croit se faire créateur de l'unique source chaude de toute son énergie spirituelle. Le sens total enfermé en immanence. En totale finitude. Dans le complet oubli de son entropie et de sa nécessaire néguentropie. Dans l'oubli de son `puits froid'. Dans l'oubli, également, de ses accumulateurs non complétement déchargés et sans lesquels ses prétentions elles-mêmes d'autonomie se liquéfieraient dans le néant.

Le péché le plus grave contre l'écosystème du sens a été de nier son essentielle
ouverture. Nous avons cru pouvoir le faire fonctionner en clôture, comme une simple mécanique, crispé sur lui-même, bouclé en schizoïde autonomie auto productrice. Insouciants des lois de l'énergie et de l'incontournable entropie de tout système clos. Comment, par exemple, faire fonctionner exponentiellement une dynamique infiniele `progrès', tels que nous l'imaginions — à l'intérieur d'un espace fini ?  Ce n'est que pour un temps seulement que le système fermé peut ainsi se donner l'illusion de tourner quand même. Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides. Parce qu'il reste les prophètes et les témoins d'ailleurs. Mais inexorablement joue l'entropie. Mortelle.

La néguentropie ne peut venir du système lui-même, bouclé en sa clôture. Elle ne peut venir que du
dehors. Par quel miracle l'humain bouclé sur lui-même ne succomberait-il pas à son entropie ? Notre modernité vit dans l'illusion d'un tel miracle. Obnubilés par notre possible sans aller jusqu'aux raisons profondes de ce possible nous croyons que l'humain est à lui-même sa propre source chaude. Pourquoi l'homme, fabricateur d'outilité, fabricateur de texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi fabricateur de ce qui lui vient d'ailleurs, par grâce ?

Contre la Source chaude et le Puits froid


Un monde qui méprise les nappes phréatiques de ses sources en vient vite à être condamné à boire l'eau de ses citernes frelatées.

L'homme peut-il se donner à soi-même sa source chaude ? Ce qui est remarquable c'est que toutes les cultures, à l'exception de la culture `moderne', fonctionnaient ou continuent de fonctionner avec une source chaude puissante et avec des accumulateurs de sens bien chargés. Source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, la Nature, l'Ordre, les Valeurs... Accumulateurs de sens bien chargés: la tradition transmission d'un donné signifiant et signifié important. Toutes ces cultures fonctionnent en homéostasie avec l'écosystème du sens. Et jusqu'à leur déclin, la néguentropie signifiante défie victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens. Il s'agit ici non pas de tel ou tel sens particulier mais du sens total, en quelque sorte le sens du sens, le sens de tout sens possible, la donation radicale du sens, le champ fertile du sens ou encore la "vitalité" du sens en général.

Nous avons cru garder la divine démesure en refusant sa source, l'Alliance, qui lui donne sens. A l'homme schizoïde devenu 'suprême' revient maintenant la tâche surhumaine d'inventer inlassablement l'homme ! Il est impossible que de l'immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l'homme plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut le Souffle de Dieu.

La schizoïdie anthropocentrique par laquelle la modernité accède à elle-même boucle l'autonomie en clôture totale dans le grand enfermement de l'humain sur l'humain. Pour la première fois depuis que l'homme existe, le système anthropogène se met à fonctionner en stricte clôture. C'est-à-dire en se mettant à réchauffer continuellement lui-même la source chaude de son sens et de ses significations. Et partant à recharger aussi par lui-même et à partir de lui-même ses accumulateurs sémantiques. Par quel miracle l'humain bouclé sur lui-même ne succomberait-il pas à son entropie ? Notre modernité vit dans l'illusion d'un tel miracle. Obnubilés par notre possible sans aller jusqu'aux raisons profondes de ce possible nous croyons que l'humain est à lui-même sa propre source chaude. Pourquoi l'homme, fabricateur d'outilité, fabricateur de texture, fabricateur de texte, ne serait-il pas aussi fabricateur de ce qui lui vient d'ailleurs, par grâce ?

Cependant, jusques en ses extrémistes clôtures en finitude, la modernité ne cesse, effectivement, de participer, souvent malgré elle, et plus inconsciemment que consciemment, à quelque `transcendance'. Sans ce subterfuge elle ne saurait survivre longtemps sans succomber à l'asphyxie. Ainsi la rupture avec la source chaude n'est jamais consommée. Et surtout les accumulateurs ne sont jamais complétement déchargés. Même l'absurde le plus radical ne succombe pas à sa propre logique parce que ne sont pas encore à plat les puissants accumulateurs d'énergie sémantique. Spécialement la judéo-chrétienne signifiance. Plus qu'il n'ose se l'avouer à lui-même, notre monde moderne fonctionne malgré tout, même par subreptice participation, sur une formidable réserve de sens, véritable capital d'énergie spirituelle constitué au cours de l'histoire occidentale. Constitué notamment durant ces longues périodes que nous avions crues obscures et qu'une plus saine
écologie du sens commence à nous faire reconsidérer aujourd'hui.

Contre l'Esprit

Le péché contre l'écologie de la grâce est identiquement péché contre l'Esprit. Un péché contre la vérité de notre condition humaine. Ce péché se confond avec le péché du monde. C'est, en effet, par péché que la nature se constitue en autonomie opposée à la grâce. Lorsqu'elle se boucle sur elle-même et qu'elle résiste à sa transparence. Lorsqu'elle refuse de se laisser transfigurer par la gloire des enfants de Dieu qui doit se révéler à travers elle. L'histoire, depuis, ne cesse de se le répéter à elle-même. Et cette redondance donne la clé de bien des mystères de notre état. Lorsque l'humain se laisse prendre aux mirages de l'originel tentateur, toujours 'prince de ce monde'. Rompez la grande Alliance. Prenez votre autonomie. Bouclez votre monde sur lui-même. Devenez 'maîtres et possesseurs' de vos possibles. 'Vous serez comme des dieux !'.

Nous vivons dans l'illusion d'un `ouvert' grandissant que nous ne cessons de nous octroyer à nous-mêmes. Voyez la `liberté'. Sans règle. Sans contrainte. Sans bornes. Sans `maison'... Clocharde. `Ouverte' simplement pour la satisfaction d'elle-même et finalement pour rien d'autre qu'une profonde frustration. En nous bouclant sur notre possible clos sur lui-même, nous nous bouclons dans l'absurde. Autre illusion mortifère. Nous avons cru que la dynamique du sens surgissait ex nihilo ou encore sortait de la cuisse de Jupiter comme la chose la plus `naturelle' du monde. Nous prenons une plus grande conscience - le paradigme de notre écosystème matériel nous éclairant - que nos possibilités tiennent d'une plus
englobante donation de sens.

Il est impossible que de l'immanence bouclée en stricte immanence puisse sortir autre chose que du tautologique trop humain. Il faut à l'homme plus que l'homme pour devenir vraiment humain. Il lui faut l'Autre. Il lui faut la grande Différence verticale. Il lui faut le Souffle de Dieu. Aux commencements il n'en est pas ainsi puisque tout déborde de la surabondance d'Agapè. Aux aboutissements il n'en sera pas ainsi puisque tout harmonisera dans le plérôme du Christ. C'est dans l'entre-deux qu'urge une
conversion.

Devenus prodigues de notre héritage d'humanité

Et quelles richesses n'avons-nous pas ainsi gaspillées ? D'où, en effet, pouvait nous venir la dynamique derrière notre aventure exponentielle ? D'où pouvait nous venir la foi en une montée infinie ? D'où pouvait nous venir cette passion de l'aventure et du risque ? Sinon des exposantes paternelles ? En cet
Occident où s'étreignent, fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes différences païennes et judéo-chrétiennes, quelle accumulation de sens n'avons-nous pas réalisée ?

Ces gigantesques réserves de sens produites et accumulées par les siècles d'extraordinaire croissance spirituelle de cet Occident où s'étreignent, fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes différences païennes et judéo-chrétiennes. Ces prodigieuses réserves d'énergie spirituelle rassemblées au cours de l'aventure chrétienne occidentale par de longues générations de foi, de prière, de contemplation, de charité, de travail, de sacrifice, de réflexion, de création, de construction... Grâce à cette vitalité sémantique, grâce à cette surabondance d'énergie spirituelle, il n'y a rien que nous n'osions entreprendre. Croyant trop facilement le sens infiniment disponible, nous nous laissions aller, insouciants et euphoriques, à le gaspiller toujours plus allégrement. Prodigues du patrimoine du Père ! Mais jusqu'où peut-on ainsi se livrer au jeu gratuit et brûler ses réserves avant d'atteindre le point mort du non-sens absolu ?

Pourquoi nous survivons quand même ? 


Plus qu'elle n'ose se l'avouer à elle-même, notre monde moderne fonctionne malgré tout, même par subreptice participation, sur une formidable réserve de sens, véritable capital d'énergie spirituelle constitué au cours de l'histoire occidentale. Constitué notamment durant ces longues périodes que nous avions crues obscures et qu'une plus saine écologie du sens commence à nous faire reconsidérer aujourd'hui.

Les sources sont rarement spectaculaires et les conduits le plus souvent souterrains. Les choses essentielles pour notre survie ne prennent réellement de l'importance à nos yeux que le jour où elles se font rares et menacent de manquer. Il n'est pas sûr que ce jour ne tarde... L'urgence se fait criante de nous préoccuper des authentiques ressources d'humanité. Il s'agit de retrouver nos sources et de recharger nos capacités. Disposer d'assez d'authentique humanité `en réserve' pour faire face aux désespérances.

Aucun système ne peut fonctionner avec des accumulateurs à plat. Le ‘système’ humain moins que tout autre. Dans le fonctionnement ‘systémique’ de l'humain, entre Source chaude et Puits froid, les réservoirs du sens tiennent une place particulièrement importante. En effet, même si la Source chaude venait à perdre de son énergie, le ‘moteur’ du sens peut continuer à tourner, au moins durant un certain temps.
A condition que les réservoirs ne soient pas vides.

C’est parce que ses réservoirs d’énergie spirituelle et de ressources d’humanité ne sont pas vides et restent malgré tout encore ‘branchés’ sur la source chaude que l’humain est capable de traverser sans mourir des espaces désertiques où le sens s’étiole et où l’absurde prolifère. Mais si les réserves s’épuisent ? Si les canaux sont laissés à l'abandon ? L'humain peut-il survivre indéfiniment coupé de sa source chaude ?

 
 

La méconnaissance de l'importance des réservoirs d'énergie spirituelle peut entretenir de fallacieuses illusions. Celle, entre autres, de croire à une `génération spontanée' du souffle là où c'est en fait l'énergie 'accumulée', peut-être durant de longs siècles précédents, qui continue d'alimenter la différence de potentiel et d'empêcher ainsi - pour combien de temps ? - l'asphyxie.

Toute culture, collective ou personnelle, accumule des réserves de sens sous des formes très diverses et complémentaires. Il suffit d'en évoquer ici quelques-unes. Ainsi la masse des `coutumes' et des `traditions' d'une famille ou d'un peuple. Les `valeurs' transmises de génération en génération. Les `monuments' laissés par l'histoire. Les `modèles' d'action et de comportement. Les `pourvoyeurs de sens' que sont les `sages', les `héros' ou les `saints'. Les `œuvres' d'art et leur rayonnement esthétique. Les `paysages' qui inspirent...

Nous croyons le sens inépuisable. En fait ce sont les gigantesques réserves de sens accumulées au cours de siècles de communion au Souffle de Dieu que nous brûlons de façon insensée. Mais peut-on impunément se permettre de jouer avec le sens ? Ces gigantesques réserves de grâce produites et accumulées par les siècles d'extraordinaire croissance spirituelle de cet Occident où s'étreignent, fécondes, depuis leur première rencontre, les extrêmes différences païennes et chrétiennes. Ces prodigieuses réserves d'énergie spirituelle rassemblées au cours de l'aventure chrétienne occidentale par de longues générations de foi, de prière, de contemplation, de charité, de travail, de sacrifice, de réflexion, de création, de construction... Il est vrai que nous risquons de nous trouver sans cesse expropriés de notre patrimoine. Nos valeurs se retrouvent en réemploi. Coupées de leur sens, dénaturées, vidées de leur verticale, et souvent même tournées contre nous.

Même l'absurde le plus radical, aujourd'hui, ne succombe pas à sa propre logique parce que ne sont pas encore à plat les puissants accumulateurs d'énergie sémantique. Elle ne peut que vouloir refouler ce sans quoi elle ne pourrait survivre et qui, pourtant, contredit si diamétralement ses présupposés. Car nos audaces d'aujourd'hui ne fonctionneraient pas sans cette formidable réserve de sens, véritable capital d'énergie spirituelle constitué au cours des siècles d'intense vie spirituelle de l'histoire occidentale. Constitué notamment durant ces longues périodes que nous avions crues obscures et qui étaient en fait les hivers écologiques où, imperceptiblement, sûrement, germaient les moissons à venir. Ce n'est que pour un temps seulement que le système peut ainsi se donner l'illusion de tourner quand même. Parce que les élans se prolongent par inertie cinétique. Parce que les réservoirs ne sont pas encore vides! Mais inexorablement joue l'entropie. Mortelle.

La schizoïdie moderne a cru s'épanouir en rompant les liens. En fait elle ne survit que grâce aux réservoirs qui ne sont pas vides et aux canaux qui ne sont pas complétement bouchés. Ne cesse d'opérer cette mystérieuse solidarité de grâce dans un monde où les uns ne peuvent jouer les prodigues que parce que d'autres restent `branchés'. La `communion des saints'... Il suffit qu'il n'en reste que quelques-uns. Mais sans doute sont-ils beaucoup plus nombreux qu'il n'y paraît aux petites lucarnes de nos médias.

L’humain ne dispose pas de son ultime englobant. Il est
à partir de... Toujours, déjà, à partir de... A partir de l’Autre. Nous n’existons authentiquement ‘humains’ que dans une maison en état de grâce. Cet englobant de notre maison est Dieu lui-même. Il s’identifie à Agapè.

Des plénitudes précèdent

Où jeter l’ancre de l’espérance ? La masse des symptômes de désespérance, aujourd'hui, ne doit pas occulter les ressources d’espérance. De l'absolu nous englobe. Il y a du réfractaire à la désespérance et à l'absurde. Des fonds résistants. Cela ne dépend pas de nous. Cela nous dépasse. Ce qui dépend de nous, c'est de jeter l'ancre.

Les ressources d'espérance sont là, au plus profond de l’humain. Elle sont données avec l’humain. Personne ne peut les détruire. Aucune critique ne les atteint dans leur racine. La désespérance elle-même ne fait que conforter leur inviolabilité. Et même Dieu n’arrive à rien faire d’autre avec l’homme que de partir de là. Si large que soit l’espace gagné par la désespérance, il y a irréductiblement l’humain. Et cet humain est plus large que lui-même. Parce qu'il déborde du côté du divin.

Il est impossible de sauter par-dessus un ‘déjà’ qui nous précède. Un ‘déjà’ qui, avant même que nous ne le voulions, résiste et refuse de céder aux désespérances. Une sorte d’insistante certitude que rien n’est jamais irrémédiablement perdu. Une ouverture, si minime soit-elle, en chaque homme, fût-il le plus déchu ou le plus perverti, à une voix qui dit l’autre. Ce point mystérieux en chaque être humain où les énergies spirituelles ne sont pas complètement coupées de leur source. En un mot, le miracle de l’humain avec ses dimensions d’éternité et ses virtualités infinies. Cet extraordinaire humain qui est déjà là avant même que nous ayons prise sur lui.



 
 
Déjà est l’existence. La stupéfiante rencontre avec le verbe ‘exister’ en son plus simple appareil. Qu'il y ait quelque chose plutôt que rien !

Déjà est la nature. En l’homme et autour de lui. Comme la 'matrice' qui le porte. Dynamique imperturbable. Avec ses cycles de renouvellement et ses rythmes qui font rentrer les choses dans l’ordre. Avec ses durées qui guérissent et corrigent les erreurs. Avec ses sommeils qui rechargent les énergies.

Déjà insiste le sens. D’où peut venir que cela proteste avec tant de véhémence en nous lorsque nous côtoyons le non-sens ou que nous essayons de cohabiter avec l’absurde ?

Déjà, au cœur de nos relativités, et au-delà des 'raisons' que nous pouvons donner, s'impose l'absolu de 'la' raison.

Déjà nous précède l'exigence éthique. Même lorsqu'on ne sait plus ce qui est bien et ce qui est mal. La protestation inconditionnelle
qu’il doit y avoir une différence entre le bien et le mal.

Déjà est la possibilité créatrice. La capacité de faire surgir à partir de rien ou de peu le monde nouveau de la riche variété de tant d’œuvres et de chef-d’œuvres de l'humain à travers l’espace et le temps.

Déjà est la parole. Elle fait de l'homme le démiurge des significations du monde et lui permet de les partager en dialogue.

Déjà est l'inaliénable mystère personnel. Avec sa destinée unique et sa liberté irremplaçable. Avec ses profondeurs où ne peut pas ne pas resplendir la vérité.

Déjà est la dignité de l'homme. Elle précède l'humain comme son absolu. Il est possible de la bafouer mais personne ne peut se sentir le droit d’en disposer.

Déjà l'humain est béant sur l'autre. La blessure de l’inachevé et de l’inachevable au flanc de l’humaine condition n'est pas pour l’absurde.

Déjà est la souveraine possibilité de crier ‘non’. C’est-à-dire de refuser les choses telles qu’elles sont et le monde tel qu’il est pour se révolter au nom de la différence.

Déjà est le refus radical de se laisser enfermer dans le ‘réel-réel’. Cette faim et cette soif d’un ‘plus-que-réel’ sous les espèces de l'aventure, du risque, de l'élan, du projet, du rêve, de l'utopie...

Déjà est le questionnement. La pro-vocation infinie à décompacter les solides compacités de l’être.

Déjà est l'humour. D’où peut nous venir cette divine capacité qui transcende si radicalement le sérieux des nécessités du monde ?

Déjà sont les sources. Tu crois qu'elles sont toutes polluées ? Descends simplement assez profond au cœur de toi-même.

Déjà est le sourire de l'enfant. Il reste si peu de traces, en notre monde, du paradis perdu. Une seule, manifestement, n’a jamais pu être effacée. Le sourire du Royaume reste vivant sur les frimousses de nos petits.

Déjà existe quelque chose comme la confiance. Tu te dis mécréant. Est-ce à dire que tu ne fais confiance absolument à personne ? Même les criminels se veulent fidèles à la parole donnée.

Déjà l'amour te précède. Alors même que tu désespères de l’amour, es-tu si sûr qu’il ne reste personne pour t’aimer ? Même si tu te sens profondément refroidi, es-tu si sûr que la source d’amour en toi est tarie pour toujours ?

Déjà est la générosité. Elle appelle du côté de la gratuité.

Déjà t'habite une profonde nostalgie d’être pardonné et de se retrouver en communion totale avec soi-même, avec les autres, avec la nature, avec le monde et avec Dieu.

Déjà appelle la transcendance. Cette voix qui ne cesse d’insister que l’homme passe l’homme infiniment. Qu’un ailleurs de l’humain reste toujours ouvert et que les transfigurations ne sont pas impossibles.

Déjà est cette radicale incapacité de t'
installer dans la désespérance...

Pour une écologie du souffle

C'est lorsque l'air empeste que nous pensons à ouvrir nos fenêtres. C'est lorsque le souffle vient à manquer que nous nous souvenons qu'il y a un dehors. C'est lorsque nous étouffons sous les déchets que nous vient l'idée d'une écologie. Aujourd'hui, plus que jamais, urge quelque chose comme une
écologie du souffle. Quelle valeur a l'eau lorsqu'elle surabonde ? Elle peut prendre un prix infini lorsque tu es perdu dans le désert. Nous n'avons pas fini de traverser notre désert spirituel. Pour étancher nos soifs essentielles nous risquons de ne plus trouver que les puits obstrués et les sources polluées par nos maîtres penseurs. Pourtant elles doivent bien exister ces “sources d'eau jaillissantes pour la vie éternelle” !

Lorsque le souffle vient à manquer... Place à l'homme ! Le cri du cœur de nos audaces. Cela a commencé par un innocent balbutiement voici neuf siècles. Cela s'est amplifié en tonitruante revendication. C'est avec violence que nous nous sommes mis à chasser l'Esprit de Dieu, le Souffle de Dieu, de notre espace. Croyant respirer plus librement. Jusqu'au moment où nous sentons le souffle nous manquer.

Un souffle fragile... On croit l'énergie spirituelle résistante à toute épreuve. Elle est fragile comme le souffle. Et plus vulnérable. Enfermé, il se vicie rapidement.

Jamais autant qu'aujourd'hui, risquions-nous l'asphyxie spirituelle. Pourtant n'a-t-il jamais existé une civilisation aussi riche en productions culturelles que la nôtre ? Certes. Mais il manque à cette prolifération de sens `constitué' un espace ouvert à sa démesure. Il lui manque le sens 'constituant'. Le
sens qui donne sens. Le sens qui proteste contre l'absurde. Le sens qui résiste au non-sens. Le sens qui ouvre les horizons. Le sens qui met en perspective. Le sens qui rassemble ce qui est dispersé et disperse ce qui s'agglutine. Le sens qui libère les 'pourquoi ?' de l'angoisse. Le sens qui affecte d'un 'plus' le verbe être. Le sens qui crève les cercles vicieux. Le sens qui fait que les raisons se tiennent et s'entretiennent. Le sens qui lit entre les lignes. Le sens qui met en transparence. Le sens qui ne perd pas l'humour.

Nous perdons le sens au point de nous complaire dans le sens insensé. Voyez nos 'Maîtres Penseurs' qui se battent à occuper si verbeusement l'avant-scène de notre caverne... Il y a les trompettistes des prétendus `lendemains qui chantent' et qui ne font que déchanter ! Il y a les vertueux dénonciateurs de l'opium du peuple dont le peuple, bien vite, se met à dénoncer l'opium ! Il y a les sentencieux qui prennent la myopie de leurs visions pour le dernier mot de l'histoire. Il y a les petits esprits qui ne doutent pas des 'horizons indépassables' de leurs étroitesses. Il y a les éboueurs des 'poubelles de l'histoire' qui ne finissent pas de vider les poubelles. Il y a les charlatans habiles à vous déclarer malades de complexes mythiques pour vous vendre leurs placebos. Il y a les coprophages...

L'énergie spirituelle se dégrade par démission en chaîne, par d'imperceptibles fragments de démissions accumulées, par d'innocentes minuscules démissions juxtaposées. Les mécanismes démissionnaires ont besoin, pour fonctionner, de la force que procure l'illusion. Chacun se croit seul résistant. Tous se sentent noyés dans le "on" qui démissionne. Donc aucun n'ose protester. Et, cercle vicieux, ce silence collectif conforte les solitudes découragées.

En un monde où les détracteurs du sens prolifèrent, forts de leurs lucidités démystificatrices et sûrs de leurs incertitudes. En un monde où les significations, ayant perdu les références, tournent en rond, piégées en leur nominaliste tautologie. En un monde où les référentiels eux-mêmes se mettent à flotter au gré des conventions voire des modes... Mille et une raisons du soupçon militent aujourd'hui en faveur des avortements sémantiques. Quelque chose comme une grande conjuration anonyme se ligue contre le sens. Et largement s'étale un consensus de démission. Il est vrai que la déroute spirituelle s'arrange à caresser nos démissions dans le sens du poil. Ces épidermiques connivences avec l'actualité garantissent les euphories de nos démangeaisons. Etre dans le vent devient l'impératif catégorique de nos déracinements. Si la faillite du sens est d'actualité, il faut devenir inactuel en refusant le non-sens. Une telle dissidence urge plus que jamais. Et plus que jamais elle exige audace. Tant est massive la contrainte mimétique de la liquidation.

L'écosystème du souffle est la grande matrice spirituelle dans laquelle s'engendre et s'éduque l'humain en tant qu'humain. Il n'existe pas de grande culture qui ne se soit constituée sans une source chaude puissante de signifiants absolus: Dieu, l'Etre, le Cosmos, les Valeurs, le Sens... Le christianisme a été – de fait – source chaude de l'Occident. Il est appelé – de droit – à l'être pour le monde entier. Jusqu'à son déclin, un système culturel fonctionne en
ouverture sur l'écosystème du sens total. C'est ainsi qu'il peut être vivant. C'est ainsi que sa vitalité spirituelle, c'est-à-dire sa néguentropie, ne cesse de défier victorieusement la fatalité entropique de la dégradation du sens.

Quelle parole face à la déroute ? Il faut très certainement une bonne dose de naïveté pour croire pertinente, aujourd’hui, une
autre parole, en ce monde où les détracteurs du sens prolifèrent, forts de leurs lucidités démystificatrices et sûrs de leurs incertitudes. Lorsque les significations, ayant perdu les références, tournent en rond, piégées en leur nominaliste tautologie. Lorsque les référentiels eux-mêmes se mettent à flotter au gré des conventions voire des modes...Il est vrai que la déroute spirituelle s’arrange à caresser l’aujourd’hui dans le sens du poil. Ces épidermiques connivences avec l’actualité garantissent les euphories de nos démangeaisons. Etre dans le vent devient l’impératif catégorique de nos déracinements.

Si la faillite du sens est d’actualité il faut devenir inactuel en refusant le non-sens. Une telle
dissidence urge plus que jamais. Et plus que jamais elle exige audace. Tant est massive la contrainte mimétique de la liquidation. Imagine un instant qu’atteintes par la contagion s’éteignent les voix rebelles et se taise le petit reste des protestataires du sens. Combien de temps, penses-tu, le monde survivrait-il ? Face à ce monde qui pardonne tout à ceux qui le suivent bêtement il est urgent de cultiver le devoir d’indocilité.

Oser... Les modes nous emportent au gré de ce qui est dans le vent. Pour être soi en vérité il faut oser être inactuel. Mille et une raisons du soupçon militent en faveur des avortements sémantiques. Quelque chose comme une grande conjuration anonyme se ligue contre le sens. Et largement s’étale un consensus de démission. On croit l’énergie spirituelle résistante à toute épreuve. Elle est fragile comme le souffle. Son entropie est plus implacable qu’en toute autre énergie. L’énergie spirituelle se dégrade par démission en chaîne, par d’imperceptibles fragments de démission accumulées, par d’innocentes minuscules démissions juxtaposées. Les mécanismes démissionnaires ont besoin, pour fonctionner, de la force que procure l’illusion. Chacun se croit seul résistant. Tous se sentent noyés dans le ‘on’ qui démissionne. Donc aucun n’ose protester. Et, cercle vicieux, ce silence collectif conforte les solitudes découragées. Il faut à ce monde spirituellement anémique des prophètes qui témoignent de l’ouvert infini du sens et, partant, de l’espérance.



 

 

a u t r e s     s e c t i o n s 

 

  
  

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MessagePosté le: Dim 27 Nov - 15:47 (2011)    Sujet du message: Publicité

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